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Contraintes : le même jour à la même heure

Chapitre quatre : Jeanne chez le « psy » (2)

 

Quinze minutes plus tard, Jeanne sort du bureau du docteur et reçoit en rafale le regard perçant et les propos de madame Michu. Tout en décollant péniblement son arrière-train du siège en plastique, celle-ci la présente à ses voisins – un vieux militaire à côté d’elle, un ado boutonneux et sa mère excessivement parfumée :

« Vous voyez, messieurs-dames c’est elle qui a trouvé la carte bleue du docteur. Si tout le monde était aussi honnête… hé ?

— Madame Michu, je vous en prie, ne perdons pas de temps, entrez et installez-vous sur le divan, j’arrive ! » soupire le médecin en la poussant fermement vers la porte ouverte de son cabinet.

Il retient Jeanne par sa manche et lui parle à voix basse en souriant. « Repassez me voir quand vous le sentez, Jeanne. Je me rendrai toujours disponible pour vous. Et pensez à tout noter sur votre carnet comme je vous ai dit. »

Une averse de grêle s’abat alors bruyamment contre la verrière.

« Oh, mais ne partez pas sous cette pluie mademoiselle, attendez donc que ça passe… » conseille-t-il avant de rejoindre sa prochaine patiente qui déjà vient aux nouvelles sur le seuil du bureau.

Jeanne reste un moment assise sur un tabouret dans l’entrée. Elle n’a ni parapluie ni capuche, mais surtout elle n’a pas envie de quitter ce lieu où elle s’est sentie écoutée et comprise comme jamais. Elle si pudique d’habitude, a dévoilé à cet homme inconnu ses pensées les plus secrètes : Ce lien si fort avec sa jumelle pendant leur enfance, source de jeu et de mystification pour l’entourage. On appelait Marie, c’est Jeanne qui accourait. Et vice-versa. Fatiguée, leur mère avait fini par les amalgamer en « Marioujeanne » : ainsi elles arrivaient toutes les deux, elle prétendait que cela faisait gagner beaucoup de temps… Les fillettes avaient même développé un langage spécial compris uniquement d’elles deux. Plus tard, Jeanne avait passé un oral d’histoire à la place de Marie. Tandis qu’à la même heure dans la classe voisine, Marie composait en mathématiques sous le nom de Jeanne. À dix-huit ans, Marie avait obtenu deux fois le permis de conduire. Un pour elle, un pour sa sœur.

Or un jour, les choses avaient déraillé. Un lundi matin, lors de la séance de piscine avec les enfants du centre éducatif, Jeanne avait rencontré un maître-nageur extrê-me-ment séduisant. Entre eux, le courant était passé dès les premières brasses. À la sortie des vestiaires, il l’avait invitée à une soirée festive à « La lune Bleue » le samedi suivant. C’était la première fois qu’un garçon s’intéressait à elle. Exclusivement à elle. Elle n’avait rien dit à sa sœur. Toute la semaine elle n’avait pensé qu’à Lui. Elle imaginait les scénarios les plus romantiques, les prolongements les plus osés. Habituellement peu soucieuse de son apparence, ce soir-là, elle avait choisi avec grand soin la robe, le maquillage, elle était même allée chez le coiffeur… Mais au dernier moment, la panique l’avait prise. Sans sa sœur elle n’était qu’une moitié de fille. Elle ne saurait pas se comporter. Et puis n’était-ce pas une trahison vis-à-vis de celle avec qui elle partageait tout ? Quelle idiote ! Si elle avait su… En y repensant, elle sent son ventre se « spasmer »… elle se précipite aux toilettes.

Des talons claquent dans le couloir, suivis de la parole du docteur « C’était votre cinquantième séance madame Michu. Vous êtes guérie. Pas la peine de revenir. Au revoir Madame Michu », Claquement de la porte extérieure. Ouf ! Puis de nouveau la voix du praticien : « Au suivant ! À toi jeune homme. Ah non, madame Villablanca, je dois le voir seul. Soyez raisonnable voyons. Je vous le rends dans une petite demi-heure votre fiston. C’est la règle… »

 

Chapitre cinq : Hugues et Marie chez le gynéco (2)

 

Hugues s’agite. Il a chaud, prend appui sur une jambe, sur l’autre, bâille, s’étire discrètement, garde ses deux mains croisées derrière la tête, il transpire, sa vue se trouble, il s’appuie sur l’épaule de sa compagne.

— Tu te sens bien chéri ? Tu es tout pâle… Il faut t’asseoir, tiens prends ma place.

La chaise accueille le garçon juste à temps, évitant sa chute sur le sol. Marie l’installe tête basse entre les genoux. Elle a appris cela au cours de préparation à l’accouchement.

Tout le monde les regarde avec curiosité.

— Ne vous inquiétez pas, ça lui arrive quelquefois depuis que je suis enceinte.

Hugues reprend conscience. Il sourit, un peu gêné. Depuis l’annonce de la grossesse de Marie, c’est lui qui éprouve les symptômes. Les vertiges, les nausées, les bouffées de chaleur… il a pris neuf kilos, il mange pour trois. Elle, ça va très bien merci. Elle n’a jamais été aussi rayonnante.

— Vous voyez mesdames, nous partageons tout avec mon homme ! triomphe-t-elle en enlaçant le cou de Hugues et devant l’assistance attendrie – et peut-être un peu envieuse – elle dépose un doux baiser sur les lèvres du futur papa.

 

Chapitre six : Pedro et Henriette chez le cancérologue (2)

 

Henriette se réfugie dans sa lecture, mais au bout de quelques minutes, elle perçoit un léger tambourinage sur l’accoudoir du siège voisin. Elle connaît cette petite musique. C’est son Pedro qui essaie de calmer son angoisse. Il gratte, il tapote, il frotte… signe d’une grande nervosité. D’habitude, elle vient seule à ses rendez-vous de contrôle. Mais là, elle ne sait pourquoi il a insisté pour l’accompagner. Dans cette salle exiguë et bondée, jamais il ne supportera une si longue attente.

— Dis Pedro, j’aurais besoin que tu me rendes un service…

— Là, maintenant ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

— Oui. Pourrais-tu faire un saut au « Jardin des lettres » et récupérer ma commande de livres ? L’heure tourne et je ne serai jamais sortie d’ici avant la fermeture de la librairie.

— C’est urgent ? Il me semble que tu as une pile de livres en attente à la maison…

— Oui, mais pas ceux-là ! Allez, s’il te plaît. Tu me ferais plaisir…

— Alors d’accord, murmure-t-il en pressant l’avant-bras d’Henriette.

D’un pas léger, il traverse la salle, franchit la porte et inspire une profonde bouffée d’air pur. Dehors c’est le printemps.

Henriette va reprendre sa lecture, voyons, où en était-elle ? Ah oui ! ce passage superbe, page cinquante-deux :

« La vie m’était un cheval dont on épouse les mouvements, mais après l’avoir de son mieux dressé… »

À ce moment, elle croise le regard de la jeune femme en face d’elle. Il lui semble la connaître. Ce bonnet enfoncé sur les oreilles malgré la chaleur étouffante, ce doigt glissé sous le revers, grattant furieusement sa nuque, cette ligne des sourcils perdus, redessinée au crayon noir, la touche de blush trop rose sur les pommettes pour éclairer une mine trop grise… oui, Henriette la connaît, c’est elle il y a vingt ans, dans cette même salle d’attente. Elle va entendre la sentence du docteur Iollas « Vous avez à combattre un ennemi coriace madame Regalito ; nous devons encore renforcer le protocole… augmenter les dosages. Ce sera dur. Mais je sais que vous avez du courage ». Du courage, ça oui, elle en avait eu. Elle s’était accrochée. De toutes ses forces. Pour ses Marioujeanne. Elle leur avait donné vie. Elle leur devait de rester en vie. Et son Pedro ? Elle s’était engagée à élever les filles avec lui. Pas question de le trahir ! De haute lutte, elle avait gagné la bataille.

Elle aimerait encourager la jeune femme au bonnet qui se lève maintenant à l’appel de son numéro et se dirige sans hâte vers le cabinet du vieux docteur Lollas. Henriette aperçoit alors sur le siège laissé libre la grande enveloppe en kraft contenant sans doute le dossier de la patiente. Elle se précipite :
                     
« Madame, hé madame, vous oubliez vos radios… » Mais dans sa hâte, elle saisit la poche à l’envers, et celle-ci n’étant pas cachetée, tous les clichés glissent au sol. L’intimité de cette malheureuse exposée aux yeux de tous… Confuse, Henriette plonge pour réparer sa maladresse. Elle ramasse les radios éparses sur le carrelage, les introduit de son mieux dans leur emballage, qu’elle referme soigneusement. Elle le tend comme une offrande à sa propriétaire :

« Tenez, dit-elle, c’est un signe… Vous voyez bien… Votre mal veut vous quitter… »

En prononçant ces mots elle se sent ridicule. Plantant alors son regard dans celui de la jeune femme troublée, elle ajoute avec vigueur : « Croyez-moi, ça va aller ! »

Henriette reçoit en retour le plus beau des sourires : celui de l’espoir.

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
J'ai relu avec un grand

J'ai relu avec un grand plaisir cet épisode ainsi que le passage des « Mémoires d'Hadrien ». Me Villablanca, avec un nom pareil, on ne pouvait que s'attendre à un tel comportement. Je reprendrai bien du contenu de cette mariejeanne (il en reste, je crois)... et si elle a une jumelle, pourquoi pas (à l'UTL, on est ouvert à tout)...

 

Manuella
Portrait de Manuella
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Inscrit depuis : 09/08/2015
Qu'elle belle émotion à la

Qu'elle belle émotion à la lecture de ce texte si délicat pour ses personnages !

 

C'est un petit bonheur  bien pétri qui fait chaud au coeur !

enlightened

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