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Contraintes : le même jour à la même heure

J’étais vautrée plutôt qu’assise sur ce fauteuil, dans la salle d’attente de mon psy, à ruminer à propos de ce que je considérais comme des intrusions hebdomadaires que je devais à la fois piloter et subir, un peu comme la profanation d’un espace sacré. Je déteste ces temps-là, mais ils m’ont été imposés par le jugement des hommes. Hors cette thérapie, pas de salut ; heureusement, le cheval en sait toujours plus long que celui qui le monte*.

Incongru, un piano droit se trouvait là. Il me semblait l’avoir toujours vu... Le même en tout cas. Il meublait le salon de la maison familiale et m’évoquait les soirées où, enfant, j’en entendais de ma chambre les sonorités, un peu comme un écho incertain. Souvenirs de quelques musiques, fragments fuligineux de terre natale ; rien qui vaille de s’y attarder. Heureusement, je suis une solitaire et n’ai développé que peu d’amitiés... Toujours eu peur de me confier, de ne pas savoir me taire le jour où tout serait devenu trop difficile. En amour comme à la pêche, c’est toujours le même principe qui prévaut : ne pas se faire prendre à l’hameçon.

— Hum !

Bien que je m’en défende, mes absences provoquent en moi beaucoup d’émotions. Mais là, j’avoue n’avoir pas compris comment je me suis retrouvée dans le cabinet de consultation. J’en ai déduit que ma mémoire devait être une intermittente du spectacle. Ça m’a fait rire.

— Hum !

Manifestement ce « Hum ! » m’était destiné. « Tiens ! mon psy. »
Un homme étonnement alerte malgré sa corpulence, les yeux ronds dans un visage quadrangulaire comme un dessin d’enfant, toujours calme, ponctuant les silences de « Hum ! continuez ! », son travail consistant à délester ses patients de tout, à leur faire déposer avec un ton rassurant le maigre paquetage qu’ils gardent comme un trésor. « Hum ! » donc.

— Où en étais-je ???

* Arturo Perez-Reverte : Corsaires du Levant.

****

 

La salle d’attente et le cabinet du cancérologue témoignaient d’un goût certain pour les décors à l’italienne : frais, pimpants, colorés et chaleureux... Un mariage curieux, mais qui bizarrement allait de pair avec sa bonté tempérée de lassitude. Rien d’illusoire dans son attitude. Pour lui, autant que je puisse en juger, les hommes et les femmes qui venaient le consulter n’étaient pas des pièces anonymes et substituables. Il avait parfaitement conscience qu’à l’annonce du diagnostic c’était un peu de notre âme que nous laissions en chemin. Ni indiscret, ni insistant. Malgré sa délicatesse, il m’a semblé me trouver devant une force obscure et muette, envahissante et intangible. Me sont restées quelques bribes : hôpital, investigations plus poussées, biopsie... Et son indifférence. Depuis, un silence plus épais encore s’est installé entre elle et moi.

— Rentrez chez vous, mettez votre disque préféré, montez le son et à chaque note souvenez-vous bien que c’est quelque chose que les ténèbres ne vous prendront pas.

Nos relations difficiles avaient atteint leur paroxysme et, sans en arriver à l’affrontement, je crois que ça ne m’aurait pas déplu de la rudoyer un peu. Je me suis levé sans lui adresser un regard et suis parti.

Curieusement, je me revois, dans un rituel plein de lenteur, allumer une cigarette et garder l’œil fixé sur l’extrémité rougeoyante comme si elle allait me délivrer. Je ne l’ai pas fumée. J’avais arrêté depuis longtemps et n’avais jamais su comment le paquet et la boîte d’allumettes avaient pu se retrouver dans la poche de mon pardessus. En l’écrasant sur l’asphalte, j’ai coupé court à cette taraudante incertitude sur mon avenir : mon temps était devenu visible, j’allais tenter d’effacer la journée passée en souhaitant qu’elle se dissipe dans des espaces hors de ma mémoire. Oublier pour continuer la route, avoir une sensation consciente de la vie, des temps d’intériorité, sortir enfin de cette zone d’inconfort et de cette vie minuscule que je traînais comme une obligation.

Le cancérologue avait avancé des solutions, mais j’avais juste envie d’en écrire d’autres, de m’inventer un Nouveau Monde.

 

 

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Commentaires

Manuella
Portrait de Manuella
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Inscrit depuis : 09/08/2015
L’attente chez le psy, les

L’attente chez le psy, les pensées qui assaillent, ce sentiment de contraintes pas vraiment choisies mais nécessaires est très bien rendue. Tout comme cette absence par laquelle on se laisse envahir et qui est le seul refuge accessible dans ces moments.

Chez le cancérologue on retrouve le flottement, la gravité, le détachement qui suggèrent une colère subie mais que l’on domine avec froideur pour rester debout : " J'avais juste envie d'en écrire d'autres" Pour ne pas tomber dans le pathétique du traitement qui prolongera notre vie. Mais qu’ elle vie  ?  « Cette vie minuscule que je trainais comme une obligation », très belle image !

Et la belle phrase finale qui ouvre le dernier espoir de volonté : « Un Nouveau Monde ».yes

enlightened

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
@Plume : « Et son

@Plume : « Et son indifférence. Depuis, un silence plus épais encore s’est installé entre elle et moi. » : la relation, ou plutôt l'absence de.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
   Moi aussi ça m'a fait

 

 Moi aussi ça m'a fait rire, la mémoire "intermittent du spectacle".

Je vais essayer de m'en souvenir.

La deuxième partie plus sombre m'a moins fait rire mais j'ai trouvé très juste et touchant le récit de l'annonce du diagnostic; l'attitude du médecin et la réaction intime du patient.

 

Juste un doute :"Et son indifférence" s"agit-il encore du cancérologue ou bien on bascule sur la relation conjugale qui vient parasiter ce moment crucial ? 

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