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Contraintes : le même jour à la même heure

Chapitre 1

Il la regarde. Comme elle est belle ! Cela fait d’ailleurs plus de 30 ans qu’il la trouve belle. Certes, quelques petites griffures du temps ici ou là sur le visage. Surtout autour des yeux. Pourquoi appelle-t-on cela des « pattes d’oie » ? Une oie, ce n’est pas très gracieux ! Lui, il trouve ces petits traits pleins de charme.

Elle a dû sentir qu’il l’observait et lève les yeux de sa revue :

— On a bien un quart d’heure d’avance tu sais, il va falloir patienter. Tu ne veux pas prendre une revue et lire ? Ce serait mieux que de ne rien faire en somnolant, tu trouverais l’attente moins longue.

— Non, merci, ça va. Je me repose.

Il ne somnole pas, il ne fait pas « rien », il ne se repose pas : il pense.

Il pense à ces années passées avec elle, à ces deux enfants merveilleux qu’elle lui a donnés, aux éclats de rire partagés qui surviennent toujours inopinément comme aux premiers temps de leur rencontre, aux difficultés survenues, certes, mais toujours surmontées grâce à leur entente et au soutien que chacun sait pouvoir trouver chez l’autre.

Il pense à cette soirée de la semaine dernière durant laquelle elle lui a dit, d’un ton détaché :

— J’ai pris rendez-vous chez le cancérologue mardi prochain, comme l’a demandé Dumont. Tu pourras m’accompagner ?

Il pense qu’il ne pourrait vivre sans elle.

Il pense à ce dîner, hier soir avec les enfants… Il est si rare de les avoir tous ensemble, et il avait été difficile de trouver une date convenant à chacun. Sacha a très fréquemment une soirée prévue. Il sort beaucoup trop ces derniers temps, comme s’il voulait oublier ses dernières mésaventures amoureuses. Quant à Sarah, toujours en déplacement pour son travail ! Le jour où elle-même aura des enfants, comment fera-t-elle ?

Aussi, pour ne pas gâcher la fête, ils avaient décidé de ne rien leur dire. D’ailleurs, à quoi bon ?

À quoi bon les affoler alors qu’eux-mêmes ne savent pas s’il y a une inquiétude à avoir ? Partager un gâteau, c’est réduire sa part en le divisant. Mais partager une inquiétude, c’est la multiplier : pour soi, elle conserve le même poids, et quelqu’un d’autre doit, en plus, supporter celui-ci. S’il y a quelque chose de grave, ils le leur diront. Mais pour l’instant, rien ne presse.

— Madame Schwartz ? Le docteur me demande de vous dire qu’il aura un peu de retard pour votre rendez-vous.

La secrétaire est rentrée discrètement dans la salle d’attente, et vient de leur laisser ce message avant de ressortir aussitôt.

— D’accord, merci de nous prévenir a répondu Blanche, avec un grand sourire.

Est-elle contente de reculer un peu le moment où elle va entendre le diagnostic, ou bien est-ce un simple sourire de politesse ? Et puis, pourquoi ce retard ? L’annonce d’une mauvaise nouvelle au patient précédent prend-elle du temps ?

Il s’en veut d’avoir toutes ces pensées négatives alors que la principale concernée, à ses côtés, semble décontractée. Il admire son calme : on dirait qu’elle attend son tour chez le coiffeur !

 

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Commentaires

Manuella
Portrait de Manuella
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/08/2015
Cette attente silencieuse

Cette attente silencieuse mais partagée est amenée comme une évidence de la vie, et cela donne beaucoup de force au texte.

enlightened

Lauris TAN
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Inscrit depuis : 05/12/2016
C'est un récit très touchant

C'est un récit très touchant où les sentiments sont décrits de manière très touchante. On sent bien l'attachement des personnages, leur complicité, leur amour. C'est bouleversant de sincérité.

 

Je trouve très bien trouvée la compraison entre inquiétude et gâteau.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
délicatesse

 

 Ton texte est très touchant , il sonne juste et est écrit avec beaucoup de délicatesse.

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Subtil et tendre. Tous les

Subtil et tendre. Tous les protagonistes sont introduits dès le début. La complicité du couple et la gravité du moment sont bien rendus. Voilà un début qui promet. En passant : Schwarz est un mot allemand qui veut dire « noir »... prémices d'un récit sombre ???

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