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Les contraintes : Un tableau, une musique, une histoire... (Les exos de l’atelier)

Les cigales inondent l’espace de leur bruissement envoûtant. Seul le volume en est modulé. Les femmes appliquées à tirer l’aiguille travaillent en silence.

L’imperceptible chuchotement de la fontaine retient la fraîcheur que projettent les murs. Ricardo pousse la lourde porte et pénètre dans la cour intérieure. Son pas pressé martèle les dalles. Puis il fait irruption dans le jardin. La chaleur ploie ses épaules. Elle oppresse sa respiration.

— Voilà Ricardo ! Dit Isabella sans lever la tête. Dolores, tiens ta langue ! Tu sais comme il est énervé, depuis l’accident.

— Pensez à c’qu’ils ont pas dû entendre là-bas ! Ajoute Mercedes. Bien soulagés sûrement qu’ils sont maintenant qu’y s’en est venu par ici.

— Comme toujours y va trouver à redire, c’est sûr ! Enchaîne Consol.

— Tu laisses dire y nous cassera moins les oreilles !

— Pauvre de nous, c’est notre tour de prendre !

— Tais-toi Dolores ! Il arrive ! Prévient Paco.

Il est trop vieux pour participer aux réparations. Mais il veut tout de même aider. Baissé sur la voile il fait de son mieux pour l’aplanir et maintenir le tissu tendu. Ricardo essoufflé et suant se plante derrière Isabella, les mains sur les hanches.

— Alors ça avance ?

Lentement ses yeux descendent le long de la ralingue, détaillent la voile pour retrouver la longue déchirure et apprécier la qualité des points de videlle qui la raccommodent. Rien à dire ici, s’avoue-t-il. Et puis :

— Anna ! Bonté divine ! s’exclame-t-il les bras tendus pour souligner son irritation. Mais t’as pas appliqué une pièce de renfort au point d’amure ?

— Tu vas m’apprendre aussi mon travail ? riposte-t-elle entre ses dents, sans relever la tête.

Il envoie les bras au ciel, comme pour demander au seigneur de l’approuver !

— Bon sang c’est pas croyable ! Je dois être partout !

— Ma parole, Dolorès ! Encore sur la bande de ris ?

— Dis ! J’ai passé tout le matin à la tailler ! souffle-t-elle indignée. Et deux journées entières qui m’a fallu pour découdre l’ancienne !

Ricardo s’approche de Consol, mais il l’épargne de tout commentaire. Il recule de quelques pas.

— Putain de vous, à cette allure on n’est pas près de retourner pêcher ! laisse-t-il échapper. Mais il retient à temps d’autres jurons qu’il a au bord des lèvres.

— Et bientôt comment je vais tous vous nourrir ? Vous pouvez me le dire ? lâche-t-il, postillonnant de colère. 

La chaleur est impitoyable, le ressentiment plombe l’atmosphère et les têtes déjà basses. Les joues tout empourprées elles lui donnent le change ! Elles insistent plus que nécessaire l’amplitude de leurs gestes. Mécontentes, elles montrent leur constance dans l’effort, la valeur de leur travail et leur désaccord !

— Bon ! Vaut mieux que je m’en retourne, que je vais me fâcher si je reste ! Même pas y’s’ont dû finir le bordé ! Juste bons à fracasser la barque sur les rochers, et à fainéanter ! Tiens, je parierais qu’y sont même à se rouler une cigarette en ce moment ! ronchonne-t-il, en descendant le jardin.

Il s’essuie le front, utilisant un avant-bras après l’autre. Eh bien moi, pas même une pause que je peux faire, qu’il faut que je monte maintenant voir si le charpentier en a encore pour longtemps ! pense-t-il tout haut.

Le grincement de la porte scelle l’humeur et la peine. On entend à nouveau le TSETSETSE des cigales.

— Alléluia ! expriment-elles en cœur.

— Y nous a fait sa Sérénade !

— Bah ça va lui passer.

— Qu’est-ce qu’on y peut ?

— Ce fichu coup de vent quand même, on s’y attendait pas !

— Sûr que non ! Et les vagues vous les avez vues ?

— Avec une voile éventrée, le môle y pouvaient pas l’éviter !

— C’est bien de la chance encore ! Lâche Anna, qui ait ni noyé ni blessé !

— Oui, mais qu’à sermonner, qu’à nous accuser c’est pas juste !

— Avec toute notre bonne volonté qu’on s’est de suite mise à la tâche ! Et au Ricardo rien lui va !

— Aïe, mais tu me piques !

— Je voudrais y voir moi, avec la paumelle, à pousser l’aiguille d’un côté et à la tirer de l’autre !

— On ne l’aurait pas tant entendu !

— Allez, allez, c’est du souci pour nous qu’il se fait !

— Et nous Paco, tu crois qu’on en a pas du souci ? Avec la peur qu’on a eue ! À les voir s’échouer !

— Je sais, mais c’est aussi qu’y s’en veut de tout ça !

— C’est pas une raison !

— Vous savez bien qu’il est pas mauvais homme. C’est juste qu’il a le caractère un peu fort !

— Ouais, comme le vent et la mer d’hier, vois ce qui est arrivé !

Bientôt tout redevient calme sous la tonnelle. Le fil de lin enduit glisse à travers la toile par petits cris. Les grosses aiguilles à bout triangulaire alignent méticuleusement des centaines de points. Ils se croisent ou ils filent droit semblables à des lignes de vie, bien arrimés par ces mains puissantes dont les doigts se meurent au long des heures.

Le chant des cigales a cessé comme pour faire place aux pensées de ces épouses de pêcheurs.

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
 Le vocabulaire utilisé, très

 Le vocabulaire utilisé, très technique, donne un air d'authenticité. Les personnages parlent vrai. Le Ricardo ronchon est bien "croqué"( Je verrais bien Bacri jouer le rôle au ciné)

Des attitudes  aussi trahissent l'humeur des femmes : "elles insistent plus que nécessaire …etc)"Très juste !

et la poésie du dernier paragraphe !

 

j'ose dire que j'ai aimé !

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Com en cours :Une

Une incohérence me semble-t-il : « L’imperceptible chuchotement de la fontaine retient la fraîcheur que projettent les murs. »

fraîcheur ou chaleur ?

Ceci étant, il faut y être né dans le sud pour supporter le « chant » des cigales ! elles te foutent la tête comme une coucourde, pire que ces bonnes femmes qui jacassent au lieu de ravauder cette maudite voile. Heureusement que Ricardo est là !

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