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Dans les années 50, Julien, orphelin de père, enfant de la campagne, est « monté » travailler à Paris chez son oncle après son service militaire. Il vient de se fiancer à Mariette avec qui il fondera un foyer parisien. De retour en Périgord pour un court séjour, il décide de rester à la ferme durant l’été pour aider sa mère. Les moissons et les foins ont besoin de bras, ce qui va donner à Julien l’occasion de renouer avec ses racines. L’appel de la terre est là. Le dilemme est grandissant...

 

***

Ce soir-là, Julien était rentré à la maison, dans la moiteur de cette fin d’après-midi d’été, écrasé de fatigue, tous muscles douloureux, mais la tête sourde aux gémissements de son corps. Il ressentait comme une joie flottante. Satisfaction du travail accompli... Illusion peut-être d’avoir donné sens à cette journée de vie... Mais il était à sa juste place dans un relent de bonheur.

Il alla tirer plusieurs seaux d’eau fraîche du puits pour remplir aux trois quarts un bac en bois, dans un coin reculé de la grange, où les hommes se lavaient quand ils le désiraient.

Il se lava jusqu’à la pointe des cheveux. Sur son corps collant de sueur ruisselèrent des filets d’eau glacée. Toute respiration coupée, les muscles de son torse, de son dos, de son ventre se durcirent dans un combat bénéfique. C’était surréaliste de voir cette jeune musculature solide, sculptée par les travaux des champs, cette peau hâlée, chatoyante, luttant contre un adversaire liquide, fuyant, impalpable, qui taillait implacablement dans la chair à chaque giclée, provoquant pour toute réponse un grondement sourd de mâle combattant, mêlé au brassage de l’eau dans le bac. Cette énergie était une joie pure, quelque chose d’animal qui remontait du fond des âges. La jouissance viendrait au bout de la tension, mais le plaisir était déjà là : celui de se battre pour se sentir en vie.

Ce fluide vivifiant drainait le carcan de ses angoisses, arrachait la chape qui l’étouffait. Il décapait la peau de son âme avec celle du corps. Il lui lavait le cœur d’une rage bienfaisante. Il l’obligeait à combattre face à l’ennemi invisible et le libérait après chaque coulée.

Au sortir de ces ablutions, Julien se sentit délicieusement léger. Une nouvelle force l’habitait. L’air était pur, la campagne soupirait d’aise. Après la chaleur du jour, les grillons criaient leur joie de vivre. Une immense paix invitait au bien-être, à la sérénité.

Après le repas du soir, le jeune homme délaissa rapidement le groupe des ouvriers agricoles embauchés pour les moissons. Il avait besoin de se retrouver seul, jouir encore de cette fraîcheur d’âme depuis le bac d’eau bienfaisante.

Dehors, la nuit resplendissait. Le ciel était immense, bleu sombre, clouté d’étoiles. La lune déversait son opalescence. L’air était saturé de mille odeurs indéfinissables, vivifiantes. La terre rendait grâce en toute plénitude.

Il contourna la grange et s’assit sur la souche d’un arbre oubliée là. Ce soir, il se sentait assez fort pour faire le bilan des derniers évènements.

Il se revoyait à Paris avec Mariette : deux enfants heureux de vivre enfin et profiter de ces années d’après-guerre. Il se voyait au bal, insouciants, seulement préoccupés par l’heure à laquelle Mariette devait rentrer. Il se voyait chez elle, dans le petit salon, écoutant les dernières chansons de Juliette Gréco, sur l’électrophone familial. Il se revoyait le jour où les parents de sa fiancée lui avaient accordé la main de leur fille, dans le petit bureau de la cartonnerie. Il était reparti, le cœur léger, si fier de lui. C’est si bon de savourer l’estime de soi lorsque d’autres vous offrent leur confiance... Alors, il se sentait si bien dans son rôle d’homme. Ce nouveau costume lui allait parfaitement. Il avait acquis sa place parmi les hommes. La vie était grisante puisqu’elle n’était faite que de projets. C’était un peu la lettre que l’on envoie au père Noël quand on n’a pas encore entamé son capital d’avenir. C’était une terre vierge, celle de tous les possibles. C’était un goût d’éternité dans les bagages de la jeunesse. Durant ces moments-là, Julien se sentait le roi du monde. Une singulière énergie l’habitait, tout devenait léger. Il faisait si bon vivre !... La vie était un cadeau permanent. Tout n’était qu’étonnement et émerveillement. C’était le matin du monde. La naissance infinie...

Il venait de rencontrer la personne qui voulait bien partager cet océan d’amour tapi au creux de soi. Ce trop-plein qui étouffe quand on lui refuse la vie. Le soir, dans le petit bureau qui lui servait de chambre, chez son oncle, il écrivait avec passion prose ou poésie. Il racontait cette alchimie secrète qui attire deux êtres irrésistiblement. Cette douce violence au plus profond de soi. Cet insaisissable trop-plein. Ce feu qui vous dépouille. C’est la vie au-delà de la vie. C’est le plus que vivant enfin touché du doigt. C’est une fissure dans le mur du temps par où l’éternité nous souffle en plein visage...

Et puis, il y avait eu ce repas de fiançailles où tout était devenu un peu l’affaire de tous. Et puis... Et puis, le retour en Périgord. Ce mélange de joie profonde et de gêne aussi. La rencontre des deux familles. Deux mondes si différents... Et surtout, il y avait eu ce grand retour à lui-même, semblable à des retrouvailles d’anciens amants que la vie aurait stupidement séparés. Cette évidence...

Mariette lui manquait. Il aurait voulu qu’elle fût là tout contre lui, la tête sur son épaule. Il aurait pris sa taille souple, respiré son parfum. Qu’avait-il fait pour en arriver là ?... Il se sentait tellement coupable vis-à-vis d’elle. Il savait bien qu’il allait lui briser ses rêves. Elle, si honnête, si vraie. Mais il se sentait pris au piège, dans une nasse dont il ne pouvait plus sortir. Il se sentait le jouet de quelque chose de trop grand pour eux deux. Au pied d’un mur qu’on l’obligeait à escalader. Mariette restait en bas. Son visage avait la profondeur des regards tristes. Elle tendait timidement la main dans sa direction... Et lui ? Lui cherchait déjà d’autres appuis pour avancer, plus haut, toujours plus haut, pour en finir avec ce mur infernal. Il n’osait croire qu’elle allait le suivre. Il y avait si peu de chances... Il y avait trop d’obstacles à franchir. Un monde entre un homme et une femme. Mariette était une vraie femme. Pas une de ces écervelées comme sa sœur : corps de femme et tête d’enfant ! Non, une femme accomplie qui pouvait le rendre heureux.

Les femmes se réalisent dans l’accomplissement de leur nid. Elles sont faites pour aimer et l’amour c’est la vie. Les femmes sont la vie. Ce sont les médecins, les jardiniers de la vie. Elles soignent, elles sèment et font pousser la vie. Elles prennent soin de ceux qui habitent leur nid. L’essentiel de leur grandeur se nourrit de la fragilité d’une graine, de la patience d’une larme, de la faiblesse d’un nouveau-né. Elles font éclore la chair du temps. De leur multitude germe l’unicité. Elles sont les magiciennes de l’invisible, de l’éphémère, les déesses du Rien. Ce Rien à l’origine du Tout.

Nous, les hommes, nous avons besoin de construire. Nous nous réalisons au service d’une œuvre. Il nous faut bâtir. Nous avons besoin de nous battre face à des obstacles réels ou chimériques pour éprouver dans nos tripes le Pouvoir. Délicieuse drogue que ce sentiment de possession sur la vie ! Revanche nécessaire de se croire maître à bord...

Nous avons un jour été rejetés du royaume des femmes, expulsés dans notre chair, étrangers à jamais à la source de vie. Éternels chercheurs de nos origines. Illusoire quête du sens de notre vie. Rassurante et concrète cette appartenance visible au monde des bâtisseurs !...

Et pourtant, ce n’est que dans la plus totale vulnérabilité, cette confiance à l’ultime pointe de soi, cet abandon en complète cécité, que ces deux-là, cet homme et cette femme peuvent construire ensemble le verbe Aimer...

Mais ce soir, sous la clarté de la lune, dans la tiédeur odorante de cette nuit d’été, son œuvre à lui c’était SA terre. Cette terre à laquelle plusieurs générations s’étaient données, avaient consacré leur vie comme on entre en religion. Quoi que décide Mariette, c’était SA mission. Il n’y dérogerait pas.

Il venait de se prendre les pieds dans les racines de son chemin...

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
« où les hommes se lavaient

« où les hommes se lavaient quand ils le désiraient » : snif snif !

« provoquant pour toute réponse un grondement sourd de mâle combattant » : là, je me suis franchement marré. Faudra que j’essaie le grondement sourd de mâle combattant après avoir tondu la pelouse... à quoi rêvent les femmes ! 

« Ce fluide vivifiant drainait le carcan de ses angoisses, arrachait la chape qui l’étouffait. Il décapait la peau de son âme avec celle du corps. Il lui lavait le cœur d’une rage bienfaisante. Il l’obligeait à combattre face à l’ennemi invisible et le libérait après chaque coulée. » : lyrique !

« Le ciel était immense, bleu sombre, clouté d’étoiles. » : my God ! encore une crucifixion. Plaisanterie mise à part, c'est poétique.

 

Finalement, après l’avoir relu, je trouve que trop de lyrisme tue le lyrisme. Ce texte m’a fait penser aux romans de Christian Signol... Il me semble que, distillé sur plusieurs pages, ce serait passé sans problème. Dommage parce qu’il y a de belles choses.

À partir de : « Les femmes se réalisent... », j’ai trouvé le trait trop forcé. Un panégyrique.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
philopoésie

 

 

Que de choses se cachent dans ce texte ! Derrière une histoire assez banale de dilemme (amour humain/ amour du sol. Devoir filial /engagement amoureux. Ville/campagne) on trouve de belles scènes, de la poésie, de la philosophie et de la peinture.

La toilette de Julien dans la grange … waou, tableau très sensuel ! Sa lutte contre (ou avec) l'adversaire liquide est très évocatrice du tourment qui le ronge."Ce fluide vivifiant draînait le carcan de ses angoisses……sérénité". Belle métaphore.

Le paragraphe sur le rôle des femmes est très poétique "elles font éclore la chair du temps" " magiciennes de l'invisible, de l'éphémère, du rien……""ce rien à l'origine du tout " Tiens ça me rappelle quelquechose ???angel

 

Bon voilà un passage qui promet réflexion et peut-être discussion philosophique sur la place de la femme et de l'homme dans le couple et dans la vie !

 

En attendant, un texte relu avec grand plaisir.kiss

 

 

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