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Quand il l’avait annoncé, tout le monde s’était réjoui. J’avais serré les dents. Je savais ce que cela signifiait. J’aurais pu m’attendre à tout mais pas à ça. Pourtant c’était une évidence. La vie ne lui convenait pas sur Terre et ne lui avait jamais convenu.

Son père était soulagé. D’ordinaire peu expressif, les rides qui encadraient sa bouche s’étaient détendues, pour la première fois depuis que les mésaventures de Johan avec la police avaient débuté. Ce jour-là, quand Gérard était rentré à la maison après être allé le chercher au poste, son visage avait changé, d’un coup vieilli, emprunté un air grave qui allait se figer. Johan avait quinze ans. Il avait été interpellé en possession de cannabis. C’était tombé comme un couperet : nous n’étions qu’à l’aube d’une longue série d’ennuis.

Nous n’étions pas dupes, il n’avait jamais été un enfant facile. Benjamin d’une fratrie de trois enfants, il ne trouvait pas sa place, vivotant aux côtés de deux grandes sœurs, aux comportements exemplaires et aux parcours quasi irréprochables.

Il avait été un bébé choyé, peut-être trop, peut-être trop longtemps ou alors pas correctement. Son parcours d’écolier avait été semé de punitions et de sanctions diverses. Je passais mes mercredis matin – que j’avais vaqués dans le but de partager du temps avec lui – à le conduire à ses retenues. Puis il y avait eu ce conseil de discipline qui avait opté pour une exclusion temporaire jusqu’à récidive et exclusion définitive. Le parcours du combattant pour le faire accepter dans un nouvel établissement. J’entends encore ma mère me dire : « Pourquoi a-t-il fallu que tu en fasses un troisième ? C’était trop tard Josiane, il y a un temps pour tout. »

Tous, ils étaient tous soulagés par la nouvelle. Johan allait fiche le camp et ils pensaient que les soucis s’en iraient avec lui. Ce n’était pas du bonheur partagé que je lisais sur les visages de ses sœurs et de son père ce jour-là mais un soulagement égoïste. Et pour cela, je ne leur pardonnerai jamais. Comment pouvait-on se réjouir de voir son enfant prendre la fuite ? Prendre le large comme se plaisait à dire sa grand-mère.

Johan avait décidé de devenir marin. Enfin c’est ce qu’il avait déclaré officiellement. Moi j’ai tout de suite compris qu’il avait décidé de nous quitter, de quitter sa vie, ce monde dans lequel il ne se retrouvait pas. Gérard a débouché le champagne et a appelé les filles. Au plus vite nous fêterons les adieux, au plus vite nous nous débarrasserons de lui. Johan affichait une mine de circonstance, réjouie, semblant savourer sa victoire. C’est évident qu’au vu de la réaction des autres, cela semblait être la première réussite de sa vie.

Pas une fois je n’ai pu croiser son regard. La fuite commençait, tout de suite. Il répondait aux questions de ses sœurs et aux sourires de son père comme s’il donnait une interview. Il avait rencontré un certain Joseph qui connaissait tout de la vie en mer et qui lui apprendrait l’essentiel, l’accompagnant les premiers temps puis le laissant voguer librement dès qu’il en serait capable. Les quelques économies dont il disposait sur son livret A lui suffiraient à se procurer le matériel nécessaire.

Pas de destination préparée, il naviguerait au gré des vents et de ses envies. La pêche ? Oui bien sûr qu’il y pensait, c’était un très bon business disait Joseph, cela lui permettrait de mettre du beurre dans les épinards. Non ce n’était pas compliqué, il suffirait de choper la technique. Puis il y avait mille petits boulots qu’il pourrait faire dans les ports mais il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, il n’aurait pas besoin de grand-chose.

Des nouvelles ? Bien sûr qu’il en donnerait, il nous tiendrait au courant de ses différentes destinations. Surtout pour maman, avait renchéri Gérard, tu connais ta mère. Peur ? Non mais tu rigoles Sophia, les tempêtes c’est l’adrénaline des marins.

À la fin de la conversation, Gérard en était à envier sa liberté, Sophia admirait son courage et Lydie saluait sa détermination. Pathétique. Je les détestais, je les détestais de ne pas voir, et surtout ne pas vouloir voir la vérité, la détresse.

On avait débarrassé les flûtes, rangé les petits gâteaux, les filles étaient rentrées chez elles, pesant dix kilos de soucis en moins qu’à leur arrivée, Gérard s’était endormi avant même d’avoir éteint la lumière et Johan s’était couché tôt. Il partirait le lendemain matin avant que le jour se lève. Vous ne serez pas réveillés, avait-il dit. Bien sûr, ce serait plus facile ainsi. J’ai pleuré toute la nuit sans fermer un œil, à quelques mètres de mon fils qui passait sa toute dernière nuit à mes côtés.

Une année s’était écoulée depuis le départ de Johan. Les nouvelles étaient rares mais régulières. Une carte postale par mois. Toujours la même chose. Une photographie d’un phare écrasé par une mer déchaînée avec juste sa signature au dos. Des destinations à peine lisibles que je peinais à découvrir sur le tampon qui occultait le timbre.

Je ne vivais plus, je fonctionnais tout au plus. Personne ne comprenait le mutisme dans lequel je m’enfermais peu à peu. On soupçonnait les effets de la cinquantaine, la lassitude de mon travail de comptable, mais on refusait de s’avouer les sentiments de culpabilité et de désespoir dans lesquels le départ de Johan m’avait plongée.

Comment vivre le mal-être de son enfant. Comment accepter de sourire quand on n’a pas su s’y prendre, pas su faire, pas su aimer. Les filles étaient plus égoïstes que jamais, me tenant des heures au téléphone sur leurs soucis de couple, de carrière et d’ongles cassés, tandis que Gérard restait égal à lui-même, les rides en moins. Je haïssais son indifférence, du moins celle qu’il feignait. Je me raccrochais à l’espoir sourd mais humain qu’il ait comme moi un trou dans le cœur.

Les choses ont basculé un soir de novembre quand le téléphone a sonné. Gérard avait décroché. La police nous annonçait qu’ils avaient retrouvé des affaires de Johan avec ses papiers d’identité le long du fleuve du Douro. Douro, le Portugal, sa dernière destination. Des vêtements déchirés par la tempête qui avait sévi quelques jours plus tôt. La police maritime avait effectué des recherches dans le fleuve mais n’avait trouvé aucune trace de son corps. Il était trop tard.

Non ce n’était pas possible. Ce n’était pas vrai.

Nous nous rendîmes le lendemain au port du Douro. Les côtes étaient dévastées. Les policiers nous remirent ses affaires – des lambeaux de tissus – et sa carte d’identité, fourrée droite dans son ciré déchiqueté. La thèse des policiers était simple et foudroyante. Johan était au mauvais endroit, au mauvais moment. Ils nous ont ensuite conduits aux restes de son embarcation restée péniblement arrimée où nous avons pu recueillir toutes ses affaires personnelles. Un peu de shit, un briquet, trois bouquins et une petite Vierge, celle qu’il avait reçue lors de sa première communion. J’ignorais qu’il l’avait encore. J’ignorais vraiment bien des choses, trop de choses. La honte m’envahit plus forte encore que le chagrin qui ne venait pas. La situation était trop irréelle. Nous retournâmes en France aussitôt. Gérard l’imposa. Nous avions besoin de retrouver les nôtres.

Je devais faire mon deuil. Tout le monde me le rabâchait. Il fallait avancer. Peu à peu, me reconstruire. Mais Johan était toujours là, vivant, et j’en étais persuadée. Il fallait que je voie un psy, que je me fasse aider, pour accepter. Mais il fallait que je retrouve Johan. Les autres ne comprenaient pas. Je ne les détestais plus. Ils m’indifféraient. Il n’y avait plus sur cette Terre que mon fils et moi. Nous devions nous retrouver.

Je partis un matin, à l’aube sans un bruit, avec un sac sur le dos, mon passeport, la petite Vierge et les douze cartes postales que Johan m’avait envoyées. Et je décidai de reprendre son parcours étape par étape pour comprendre, pour vivre ses pas, respirer sa vie.

Je m’arrêtai dans tous les ports, visitai les phares, arpentai les côtes et découvris les villes. Je vivais de peu de choses mais n’avais jamais été aussi comblée. Je me rapprochais de son monde. Je passais des journées entières attablée aux brasseries à écouter des histoires de marin.

Je menai cette vie-là pendant plus de six mois quand arriva ma dernière destination. Le port du Douro. Il avait un goût différent des précédents. Je ne voulais pas que ça s’arrête. Ni revenir en arrière, ni aller de l’avant.

Je découvris ce lieu millimètre par millimètre. Je voulais m’en imprégner de toute mon âme. Jamais je n’avais autant dégusté. J’avançais de quelques pavés par jour et j’étais rassasiée. Et heureuse, car à ce rythme-là, il me faudrait la vie entière pour fouler l’ensemble du port. J’apprenais à sentir, à observer, à écouter.

Au bout d’un mois je parvins au centre-ville. Je grimpais un étage supplémentaire de mon mille-feuille quand j’ai croisé son regard. Adossé à un mur de brique rouge, un béret entre les jambes, il attendait. J’ai sorti quelques pièces du fond de ma poche, les lui ai données puis me suis assise à ses côtés. Je mourais d’envie de le serrer dans mes bras mais ne voulais pas le brusquer. Ne plus jamais le faire fuir. On prendra le temps qu’il faudra. Autant et plus encore qu’il n’en avait fallu pour nous défaire.

 

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Commentaires

brume
Portrait de brume
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Bonjour

J'ai adoré et pourtant mon commentaire qui va suivre vous fera peut-être penser le contraire mais je vais essayer d'être précise.

Fond:

Alors le personnage, la mère...elle m'a agacé tout le long de l'histoire.

Elle reproche à sa famille leur comportement envers Johan, alors que l'on pourrait faire le même reproche à la mère sur son comportement envers son mari et ses filles. Comment peut-elle dire qu'elle les déteste juste parce qu'ils rêvent de retrouver enfin la paix? Cela ne veut pas dire qu'ils détestent Johan. Aurait-elle préféré que ses filles et son mari soient dans le malheur pour qu'elle les aime? et cerise sur le gâteau elle part comme une voleuse pendant 6 mois sans se préoccuper du chagrin qu'elle pourrait leur causer. La mère est finalement aussi égoïste. Tout le long du texte j'ai eu l'impression d'un grand problème de communication entre tous: entre maladresse et non-dit. J'avoue tout de même avoir été choqué par les paroles de la grand-mère sur ce passage "Pourquoi a-t-il fallu que tu en fasses un troisième?

Mais malgré tout j'ai aimé ses voyages, la façon dont vous les décrivez, quand elle décide de suivre les pas de son fils disparu, cette partie est très touchante.

(Attention spoiler)

Autre comportement qui m'a choqué c'est à la fin, elle retrouve enfin son fils et au lieu de le prendre dans ses bras et de lui donner son mille-feuille, elle lui donne des pièces...étrange. Johan à la fin, m'a aussi choqué. Au fait toute l'histoire m'a choqué cheeky non j'exagère un peu.

Donc si je réagis fortement sur votre nouvelle c'est que je me suis vraiment imprégnée de votre histoire, j'étais dedans. Un héros, (et une héroïne) n'est pas obligé d'être aimé par le lecteur et c'est justement ça qui fait l'originalité de votre personnage. La psychologie de la mère est bien mis en avant, elle a de la consistance au contraire des autres membres de la famille, mais est-ce peut-être normal, ils sont en second plan. Vous avez bien mis en valeur les émotions de la mère, ses sentiments, ses imperfections.

Bon la mère prend toute la place j'aurais aimé connaître les ressentis des autres membres car nous n'avons que le regard méprisant de la mère sur eux.

Forme: J'étais tellement à fond dans l'histoire que je n'ai pas du tout fait attention à la forme, mais heureusement Luluberlu l'a très bien fait.

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Bonne nouvelle : c’est une

Bonne nouvelle : c’est une bonne histoire, mais...

Lulu en mode emmerdeur :

1) La vie ne lui convenait pas sur Terre et ne lui avait jamais convenu (en trop – redite).

2) sa bouche s’étaient détendues, pour la première fois : virgule en trop. ça casse la phrase.

3) Johan avait quinze ans. Il avait été interpellé en possession de cannabis. C’était tombé comme un couperet : je n’ai pas senti le couperet (probablement trop affuté pour moi).

Proposition : Johan avait quinze ans : possession de cannabis. C’était tombé comme un couperet

Là le couperet, tchac ! sinon c’est trop verbeux.

4) nous n’étions qu’à l’aube d’une longue série d’ennuis.

Nous n’étions pas dupes,

Proposition : Pas dupes, nous n’étions qu’à l’aube d’une longue série d’ennuis.

5a) Benjamin d’une fratrie de trois enfants : Benjamin d’une fratrie de trois (fratrie)

5b) de deux grandes sœurs, aux comportements exemplaires : virgule en trop. Crac la phrase.

6) Il avait été un bébé choyé, peut-être trop, peut-être trop longtemps ou alors pas correctement. Son parcours d’écolier avait été semé de punitions et de sanctions diverses.   : Bébé choyé, peut-être trop, peut-être trop longtemps ou alors pas correctement, parcours d’écolier semé de punitions et de sanctions diverses. Allez à l’essentiel. Ado, Il a des pbs avec la police, le lecteur que je suis comprend alors très bien qu’il s’agit de son enfance.

7) que j’avais vaqués : je suis perplexe quant à l’usage fait ici de vaqué.

8) Puis il y avait eu ce conseil de discipline qui avait opté pour une exclusion temporaire jusqu’à récidive et exclusion définitive. Phrase pas claire et lourde.
Proposition : Puis il y avait eu ce conseil de discipline : exclusion temporaire ; si récidive, renvoi définitif.
Il s’agit aussi d’un couperet. Les phrases doivent être tranchantes.

9) J’entends encore ma mère me dire : « Pourquoi a-t-il fallu...
Me dire ? Ben oui, puisqu’elle l’entend.
Proposition :  J’entends encore ma mère : « Pourquoi a-t-il fallu...

10) et de son père ce jour-là, mais un soulagement égoïste.
J’aurais mis une virgule avant, mais. Mais, ce n’est pas obligatoire.

11) C’est évident qu’au vu de la réaction des autres... C’est lourd.

12) La fuite commençait, tout de suite. Voui, tout de suite.

13) J’ai pleuré toute la nuit sans fermer un œil..
Toute la nuit, donc sans dormir.

14) J’ai pleuré toute la nuit sans fermer un œil, à quelques mètres de mon fils qui passait sa toute dernière nuit à mes côtés.
nuit, nuit.
Proposition : J’ai pleuré toute la nuit à quelques mètres de mon fils.
Désolé pour l’amputation.

 

écoutez les conseils ici : http://ecriptoire.org/ecriptoire/conseils

15) quand on n’a pas su s’y prendre, pas su faire, pas su aimer.
L’excès de pas su m’a fait suer.
Proposition : quand on n’a pas su s’y prendre, pas su faire, aimer.

16) Les filles étaient plus égoïstes que jamais, me tenant des heures au téléphone sur leurs soucis de couple, de carrière et d’ongles cassés, tandis que Gérard restait égal à lui-même, les rides en moins.
Proposition : Les filles, plus égoïstes que jamais, me tenaient des heures au téléphone : soucis de couple, de carrière et d’ongles cassés... Gérard restait égal à lui-même, rides en moins.

17) Je haïssais son indifférence, du moins celle qu’il feignait. Je me raccrochais à l’espoir sourd, mais humain qu’il ait comme moi un trou dans le cœur.
Proposition : Je haïssais son indifférence, du moins celle qu’il feignait, me raccrochais à l’espoir sourd, mais humain, qu’il ait comme moi un trou dans le cœur.

18) le long du fleuve de Douro.
le long du Douro.
 Yé connait le Douro.

19) La honte m’envahit plus forte encore que le chagrin qui ne venait pas.
La honte m’envahit, plus forte encore que le chagrin qui ne venait pas.

20) Je menai cette vie là pendant plus de six mois quand arriva ma dernière destination. Le port de Douro.
Mal exprimé.

21) Et heureuse, car à ce rythme-là, il me faudrait la vie entière pour fouler l’ensemble du port.
Et heureuse, car à ce rythme-là, il me faudrait la vie entière.

 

À mon humble avis, il y a encore un peu de boulot. Je propose que le texte soir revu par l'auteur.

 

Un conseil : essayez d'écrire à l'oreille.
 

 

barzoï (manquant)
Marin

Une jolie nouvelle tout en émotion, une belle réflexion sur l’amour, la vie, et un happy-end évidemment puisque l’essentiel est de garder la vie. Un bon moment de lecture. Incroyable comme on se retrouve.... en l’autre. Joli style aussi.

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