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Cette femme, je l’ai croisée souvent dans les petites rues de la vieille ville.

Toute menue, elle allait trotti-trotta, serrant contre elle son cabas.

Droite comme un i, la tête relevée.

Ses yeux écarquillés surlignés d’outremer fixaient un infini. Inaccessible.

Un sourire figé massacrait ses lèvres carminées. Ses joues de rose flétries trahissaient un saupoudrage hasardeux aux effluves un peu rances. Sa chevelure paille papillotait à la cadence de son pas automate.

Parfois elle articulait des propos étonnants :

« la fleurette a du bon

oui je tremble et je pleure

montez cueillir cette fleur sans pareille »

De son sac fatigué débordaient des journaux cornés, illustrés, semblait-il, d’anciennes photos jaunies.

Et puis, il y a de cela une dizaine d’années, par un froid petit matin de novembre, on la trouva Place de la Mirpe, reposant au pied de la statue.

Recroquevillée contre son vieux cabas, auréolée des feuillets épars.

Sa main était crispée telle une serre autour d’un carnet recouvert de papier bleu fané.

Sur une étiquette à demi décollée, une plume entraînée avait jadis tracé ces mots

 Mes didascalies 

Seules trois pages étaient utilisées.

Sur la première on lisait :

Acte deux, scène cinq. Elle lui prend la main… Elle s’assied à une table…

Les écrits s’interrompaient brutalement à l’Acte Trois, scène trois

D’une voix troublée elle…

 

Au pied de la statue de pierre blanche, en cette aube automnale, gisait la vieille femme.

Un sourire apaisé aux lèvres et les yeux grands ouverts, elle semblait se mirer sur la photo dégradée s’étalant à la une du « Petit Parisien » lui servant d’oreiller.

En lui fermant les paupières, l’on ne put s’empêcher de lire la légende.

« La belle et talentueuse comédienne Sarah David, qui tenait le rôle de Roxane a été arrêtée lors de la première répétition de “Cyrano de Bergerac”, le 16 juillet 1942… Sera-ce la fin d’une carrière prometteuse ?

Le Théâtre des Variétés contraint de changer sa programmation donnera à la place : “Marius” de Marcel Pagnol... »

 

 

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Commentaires

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
   Merci pour vos

 

 
Merci pour vos commentaires luluberlu, manuella, pizzicato,la poussière, barzoï.
Vous avez parfaitement saisi les intentions que j'ai voulu faire passer dans ce court texte.
Je n'étais pas sûre du tout d'y être parvenue. Cela me touche et je vous en remercie.

 

la poussière
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Inscrit depuis : 25/01/2013
merci plume pour ce beau

merci plume pour ce beau texte

Manuella
Portrait de Manuella
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Inscrit depuis : 09/08/2015
 Je l'ai lu comme un poème

 Je l’ai lu comme un poème plus qu’une nouvelle.

 

 Je l’ai éprouvé comme un souvenir d’exclusion injuste.

 

 Je l’ai ressenti comme un devoir de mémoire.

 

 Je l’ai apprécié comme un hommage à une vieille femme.

 

 Qui fut jeune, belle, talentueuse, et abandonnée.

 

 En bref : j’ai aimé, ton grand respect du passé.

enlightened

Pizzicato
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Inscrit depuis : 26/02/2016
Je ne suis pas un familier de

Je ne suis pas un familier de la nouvelle mais je dois dire que celle-ci m'a véritablement séduit ; tant par  son déroulement que la chute rappelant des jours très sombres de l'Histoire." Un sourire figé massacrait ses lèvres carminées. Ses joues de rose flétries trahissaient un saupoudrage hasardeux aux effluves un peu rances. Sa chevelure paille papillotait à la cadence de son pas automate " description qui reflète bien l'état d'âme.

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Dommage pour Cyrano ; c’est

Dommage pour Cyrano ; c’est Christian qui grimpe sur le balcon pour cueillir le baiser de Roxane. :p« Oui je tremble, et je pleure, et je t’aime et je suis tienne, tu m’as enivrée. »

J’ai parcouru cette trop courte nouvelle trotti-trotta. Compte tenu de sa longueur, pour faire durer le plaisir, il fallait bien ça.kiss

barzoï (manquant)
Au pied de la statue

En plus d'etre si bien écrit, le sujet est tellement important... merci Plume de parler de ce qui compte. J'adore... nous avons besoin de cet ecrit.

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