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L’exo : l’eau

— Allez allez ! Go ! Go ! Saute !!! Qu’est-ce que tu croyais ? Que tu allais te prélasser comme ça jusqu’à la fin des temps, calée dans le moelleux de ton petit nuage ?

 

— Ben non, mais je suis encore bien jeune pour faire le grand saut.

 

— Parce que tu crois que tu as le choix ? Sache, ma petite que tu ne décides ni de la destination ni de l’itinéraire. Note que dans destination il y a le mot « destin ». Tu comprendras quand tu seras plus grande.

 

— Hé ho, toi, Monsieur le Grand Maître des Éléments, ne me prends pas pour une idiote.

Toute gouttelette que je suis, j’ai quelques connaissances météorologiques : J’ai croisé pas mal de Stratus, Vertébrus, Cumulus et surtout Nimbus – un bon prof celui-là –. Il m’a beaucoup appris. Par exemple, je sais très bien qu’un jour viendra où je me vaporiserai dans l’éther… ou bien j’aurai chu sur terre avant.

 

— Puisque tu es si savante, lequel de ces deux destins choisis-tu ?

 

— Ben tu viens de me dire qu’on ne choisit pas.

 

— Mouais… mais il n’est pas interdit d’espérer. Ni de rêver. Alors dis-moi.

 

— Sans hésitation, je veux descendre sur terre, connaître les humains. Errer dans le ciel à moins d’être un astre ou une étoile, ça ne me dit rien. Non, je vise plus bas !

 

— Bien bien bien. Alors tu vas sauter. Allez, go !

 

— Ah non, pas n’importe où. Pas ici. Regarde ce que les hommes jettent dans l’eau. Je ne veux pas charrier des détritus, ou pire du poison. Complicité d’empoisonnement, non merci.

 

— Tiens, là, regarde petite tout ce blanc. Tu parlais des étoiles. Ne voudrais-tu pas en être une ? Petite étoile de cristal, étoile des neiges sur la montagne ? En voilà un destin enviable pour une romantique comme toi, non ?

 

— Pas question ! Je ne veux pas être balisée, piétinée, damée, vendue, poussée à l’avalanche et réduite à ensevelir des êtres vivants.

 

— Ok Ok… Et là, admire cette vaste étendue aussi bleue que l’azur. Le point d’aboutissement de ta grande famille liquide. N’est-ce pas cela dont toute goutte rêve ? La fusion du minuscule et de l’insignifiant en un infini communiant au ballet planétaire…

 

— Bouh arrête, tu me saoules avec ta métaphysique d’Élucubratus Radotus. Explique-moi plutôt quelles sont ces ondes d’effroi montant de ces embarcations que les gens de Terre qualifient pudiquement « de fortune ». Et dis-moi, sont-ce les larmes de ces enfants échoués qui salent ta fameuse Méditerranée plus que les autres ? Tu vois, ça me donne envie de pleurer moi aussi.

 

Grand maître ne dit rien.

Regarde ailleurs.

Invoque Éole Mistral et Simoun pour pousser le nuage plus loin et faire taire cette petite impertinente.

 

— Et là, ça te va ? Pas de larmes, pas de bateau, pas de pollution pas d’avalanche.

 

— Mais tu veux ma mort ? C’est le Sahara : Tout ce sable va m’avaler. M’assécher… Arrrgh ! Je m’étouffe déjà.

 

— Méfie-toi petite… « On risque de tout perdre à vouloir trop gagner » disait un certain La Fontaine de ta famille. Ton cirrus s’amenuise dangereusement, il s’effiloche et bientôt pfuit ! Il n’existera plus. Toi non plus…

 

— Aâââh que se passe-t-il ? Mon vaisseau tangue, perd de la hauteur, frôle une dune, je vais pleuvoir… Mammatus au secours !

 

Ploc ! Ou plutôt, plouf ! Me voilà arrivée sur Terre. Finalement ce n’est pas si terrible cette fameuse chute.

Et l’endroit est plutôt plaisant. Je suis en bonne compagnie avec quelques copines d’eau douce. Un peu de verdure autour de nous. Du soleil mais pas trop brûlant, d’ailleurs il est près de se coucher et nous offre un spectacle enchanteur. Un merveilleux concert d’oiseaux bienheureux berce mon arrivée. Quelques cris d’animaux au loin me saluent. Je crois bien que c’est le Paradis sur terre. Oh merci Grand Maître des Éléments de m’avoir guidée jusqu’ici !

 

— Tu es tombée des nues, petite… Profite de l’instant. Car c’est l’heure où les bêtes viennent boire et j’entends déjà vibrer le sol sous le pas du troupeau d’éléphants qui s’approche de ton point d’eau. Si je ne me trompe, ton passage sur terre sera bref.

 

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Commentaires

barzoï (manquant)
Rebelle en nuée

Waouh, c’est génial, envoûtant, poétique, bondissant, drôle, militant, plein de sagesse... L’auteure nous fait tourner, virer, on est en plein mouvement constamment. C’est un conte, une fable, un poème tout à la fois, et l’on part dans les nuages avec la gouttelette et son mentor et on tombe de bien haut. C’est intelligent fin léger agréable, à déguster sans modération. Merci Plume, j’adore.

olala
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Inscrit depuis : 01/02/2014
Rebelle en nuée

Bravo Plume pour cette prouesse : avoir su en un texte très court faire quasiment le tour d'un sujet particulièrement crucial et très actuel : celui de l'eau.

En plus c'est drôle et plein d'humour. J'ai vraiment beaucoup aimé.

En somme un message "coup de poing" efficace et qui interpelle...

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Relecture : « Sache, ma

Relecture :

« Sache, ma petite que tu ne décides ni de la destination ni de l’itinéraire. » : incise requise (Sache, ma petite, que tu ne décides ni de la destination ni de l’itinéraire.)

J’ai trouvé l’eau un peu calcaire... Il y a pas mal de « que » (13. Porte bonheur pour la goutte sans doute).

« Simoun » : tu as raison, comme disait Freud (Sigmun(d)). Pas pu m’empêcher. Désolé.

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Tu sais quoi ? J’ai cru lire

Tu sais quoi ? J’ai cru lire du Cfer, si si. Vous vous êtes concertées ou bien est-ce de la collaboration intuitive ?

Eh bien, c’est intéressant, parce qu’il y a une véritable mise en Seine... (Avec l’éléphant (éléfant) du zozo de VinSeine). Et si elle avait choisi un verre de pastis ? L'ivresse en plus. Quant au « je vise plus bas » et « je vais pleuvoir… », alors là, c’est le pompon. J’adore l’humour écolo (style COP21), mais aussi les coups de pied au cul alors que Grand Maître regarde ailleurs. Un récit bien ficelé (pour une goutte rebelle) et qui coule de source. Mammatus (il m’a fallu chercher) au secours !

 

 

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