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À la suite de Jón Kalman Stefánsson : Entre ciel et terre (Les exos de l'atelier)

Pour Jamijo (Jeannine Kunzler)

Incipit : On ne peut pas vivre les vies qu’on voudrait. On est prisonnier de qui nous sommes.

Automne, fraîcheur piquante du soir, parfums de pommes. Le jour déclinait rongé par une lumière oblique. L’air absorbait les couleurs qui pâlissaient ; il ne subsistait qu’une bruine de clarté. Mais ce n’était pas ça. C’était autre chose. Un rêve peut-être ?

La maison retenait son souffle, ce qui n’empêchait pas la fumée de monter en volutes indéfinies vers un ciel bleu nuit grand ouvert. Pas un souffle de vent ; cette quiétude conférait au monde une plus grande profondeur. Doucement, un soupçon de ténèbres dévorait les détails. La lune, timidement, semait une petite brume à fleur de terre, s’évertuant à redessiner la silhouette des arbres en ombres chinoises. Les criquets avaient cessé leur chant lancinant ; seule une chouette brisait parfois le silence tapissé de mousse qui s’était abattu sur la vallée. Pianissimo, les grenouilles et les chauves-souris prenaient possession de ce qui serait leur territoire pour les prochaines heures... jusqu’à ce que le soleil reprenne ses droits.

Plus loin dans cet imperceptible hameau aussi bref qu’une hésitation, les rares lampadaires privaient l’être humain d’étoiles et d’horizons. On ne savait pourquoi les rares maisons éparses et vides avaient négligé de vivre des années perdues depuis longtemps. Seuls quelques arbres frêles arrimés au sol les empêchaient de fuir. C’était un ailleurs inconnu : il n’avait plus de nom.

****

Tu flottais dans le petit matin, à moitié effacée par la nuit. Derrière tes yeux tristes, j’ai vu une vie vécue. La mélancolie qui vient avec la maturité se conjuguait en accords mineurs : regrets, solitudes et nostalgies, en totale harmonie avec les trois cordes de mon instrument. Je te l’ai dit pourtant : « Une plaie qu’on ne soigne pas devient avec le temps un mal intime et incurable. »

— On t’a posé trop de questions dans ta vie ?
— Parfois, il vaut mieux se contenter d’exister. Je laisse les gens parler s’ils ont envie.
— Pourquoi ?
— Parce que tout est si petit ici, tout le monde sait... savait tout sur tout le monde ; à part sur soi-même.
— Tu sais pourquoi tu vis ici ?
— Et si je ne savais pas ?
— Ta réponse me suffit.
— Tu veux que je te raconte ma vie ?
— Hum.
— Elle est comme ces lampadaires dans le village, privée d’étoiles et d’horizons.
— Tu es... mystérieuse.
— Je ne suis pas mystérieuse, juste insignifiante. Et puis, j’ai ce truc dans la tête, incurable... Je vais mourir. Ça prend du temps de s’habituer aux choses... ça fait bizarre de dire ça. C’est la première fois que je le dis à voix haute.

Ils se taisent... Tous deux gardent le silence ; elle baisse les yeux. Il ne parvient pas à maîtriser les siens, ils sont comme happés par elle. Elle est belle. Sans doute devrait-il couper court à tout ça, pourtant il ne fait rien. C’est insupportable. Elle s’en rend compte et lui murmure :

— J’essaie de rallonger mon chemin... pour passer plus de temps avec toi.

Il parvient tout juste à hocher la tête. Attend, parfaitement immobile. C’est elle qui rompt à nouveau le silence :

— Tu as perdu ta montre ?
— Je ne la porte plus. J’avais l’impression d’être menotté par le temps.
— Tu vas rater ton avion.
— Je sais. Ça ne fait rien. Depuis quand le sais-tu ?
— Longtemps il me semble... Peut-être depuis toujours. J’essaie de vivre dans l’instant, dans une manière d’hésitation, avant le grand saut. Et puis, l’automne est là. C’est une saison qui met l’être humain en sommeil.

Le temps va si vite, bien plus que la lumière : on naît, un battement de paupière, on vieillit ; parfois il est si lent qu’il nous oppresse, puis on meurt. Elle a ôté sa robe ; simplement, le vêtement est tombé en corolle à ses pieds. Nue. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Suspendus les battements de son cœur. Deux souffles, deux baisers. Elle a soupiré. Maintenant, tout peut commencer.

****

Plus tard, un jour nouveau est né, une matinée toute en fraîcheur.

— J’ai été très touché par ton cadeau ; je n’avais jamais rien reçu d’aussi beau et... d’aussi personnel.
— Si tu reviens...
— Je reviendrai, bien sûr. Attends-moi.
— Dépêche-toi.

« Nulle chose ne m'est plaisir, en dehors de toi. » (J.K Stefánsson : Entre ciel et terre).

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
         Très belle histoire

 

 

 

 

 Très belle histoire d'amour. Poésie des mots qui peignent le décor. Étrangeté des lieux et du moment en demi-teinte. Délicatesse des sentiments. Simplicité du dialogue pourtant si révélateur. Pudeur et retenue ne font qu'amplifier l'émotion.
Cette phrase  particulièrement pertinente :" tout le monde savait tout sur tout le monde à part sur soi-même"

Pour tout cela, j'ai beaucoup aimé ce texte.

barzoi (manquant)
Deux souffles

J'ai été boulversée par lé développement, mais pas touchée par l'introduction et la conclusion. Merci pour l'émotion.

brume
Portrait de brume
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour

Je n'ai rien de constructif à dire sur la forme qui est une réussite, j'aime son agencement et sa clarté, c'est agréable pour mes yeux de lectrice.

Le rythme tranquille est à l'image de la relation harmonieuse du couple et du cadre dans lequel il vit.

Une histoire touchante, toute en sensibilité. La maladie est évoquée, elle est le point central, mais le couple ne s'y éternise pas.

Le lecteur est plongé dans leur intimité, il est témoin de leur amour et de leur échange plein de poésie et de tendresse.

Poésie, sensibilité et sobriété. Bravo.

pifouone
Hors ligne
Inscrit depuis : 17/03/2013
Bien trop fort pour moi. J'ai

Bien trop fort pour moi. J'ai quand même aperçu de très belles choses. Merci.

K-tas-strof
Portrait de K-tas-strof
Hors ligne
Inscrit depuis : 27/06/2014
Un très beau texte

 

C'est magnifique ! tout simplement magnifique.

Merci pour ce petit bout de lecture qui fait partir loin...

 

bravo !

K

K'adore ou K'pitule ... des fois :-)

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