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Ils ont laissé les volets légèrement entrouverts, afin de filtrer la chaleur de cette chaude matinée de juin tout en laissant pénétrer cependant une légère clarté dans la chambre. La porte, également, n’est pas totalement fermée : cela lui permet de sentir un léger courant d’air.
La tête calée par un oreiller, les bras allongés sur les draps, elle a baissé les paupières et entend le bruit sourd du balancier de l’horloge du salon égrenant le temps.

Je crois qu’elle s’est endormie. Je vais peut-être aller préparer le déjeuner. Voudriez-vous, pendant ce temps, installer le couvert dehors sur la terrasse ?

Elle sourit intérieurement : non, elle ne dort pas. Elle a juste envie de se reposer, de profiter de leur présence tout en restant au calme, sans qu’ils se croient obligés de continuer à lui faire la conversation.
C’est Marinette certainement qui vient de parler. Cette petite voix timide, ses « je crois... », ses « peut-être… », ses « voudriez-vous… » : c’est bien elle. Toujours peur de déranger et le sentiment d’être inférieure aux autres, surtout vis-à-vis de son frère et sa sœur.
Marinette, la dernière de ses enfants…

Elle comprend que, sur cette invite, ils se sont levés tous les trois et, tout en essayant d’être discrets, se dirigent vers la cuisine.
Pierre, certainement, ouvre la marche. Elle entend son pas décidé, ce même pas qu’il doit avoir dans les couloirs de l’hôpital lorsqu’il fait le tour de ses malades, suivi par une escorte d’étudiants. Cela fait longtemps qu’il n’était pas venu la voir. Mais, elle ne lui en veut pas : il est si occupé maintenant qu’il est devenu Chef de Clinique. Il lui a souvent dit au téléphone que cela lui est difficile de faire le trajet de Marseille juste pour une journée. Il préfère venir pendant les vacances, afin de rester quelques jours avec sa femme et ses enfants.
Quelle surprise cela a été de le voir arriver hier accompagné de Pauline.
Le médecin les a sans doute inquiétés. Elle aurait dû lui demander de ne pas les affoler. Un simple petit étourdissement, et il a prévenu toute la famille ! Il est vrai qu’il les connaît bien tous les trois : de la bronchite à la varicelle, il a soigné chacun d’entre eux depuis leur naissance. C’est même lui qui a donné à Pierre l’envie d’être médecin. Et sa femme l’avait fréquemment aidé à faire ses devoirs alors que, occupée à la boulangerie, elle-même ne pouvait consacrer trop de temps à cet enfant intelligent mais turbulent.

C’est Pauline qui doit être juste derrière son frère. D’ailleurs, depuis son plus jeune âge, elle suit toujours Pierre, ce frère aîné à qui elle voue une admiration sans bornes. Elle est tellement fière de pouvoir dire : « Mon frère, qui est médecin à l’Hôpital de Marseille… » Lorsqu’elle était plus jeune, elle disait certainement beaucoup moins : « Mon père, qui est boulanger dans un village perdu du Var… »
Elle aussi a bien réussi. Après son école de secrétariat, elle a trouvé un emploi dans un cabinet d’assurances, à Marseille. Même avec les voitures modernes, c’était encore à 2 heures de route au moins. « Mais maman, ne t’inquiète pas, lui avait-elle dit. Pierre et moi on va prendre un petit appartement ensemble et, avec mon salaire, je partagerai le loyer. Pour vous cela sera plus facile et ainsi je ne serai pas toute seule ! » Certes, ceci les avait bien aidés, même si Pierre travaillait également ici et là pour participer au financement de ses longues études.
Lorsque, 2 ans après, Pauline s’était mariée avec l’un des employés du cabinet d’assurances, elle avait continué à dépanner son frère de temps en temps lorsque son budget était un peu juste. Sous ses dehors de femme coquette et préoccupée de son apparence, elle est généreuse sa fille aînée : nul ne l’obligeait à agir de la sorte.

C’est ainsi que, après son départ pour Marseille, ils étaient restés tous les trois, avec Marinette, la plus jeune.
Luc, son mari, commençait déjà à être fatigué. Il faut dire que depuis longtemps il travaillait dur, se levant aux aurores pour préparer les fournées de pain et les pâtisseries qu’elle vendrait quelques heures plus tard.
Puis, peu de temps après le mariage de Pauline, il les avait quittés brutalement : infarctus.
Si ses trois enfants avaient été là pour la soutenir, c’est bien Marinette qui, certainement, avait le plus vu se modifier le cours de sa vie. Elle la revoit encore, venant de recevoir ses résultats du bac obtenu malgré le décès de son père intervenu quelques semaines auparavant.

— Maman, j’ai bien réfléchi. Même si on vient d’embaucher quelqu’un pour s’occuper du pain et de la pâtisserie, tu ne peux continuer à faire le reste toute seule. Je vais rester avec toi, et m’occuperai de la vente. Toi, tu continueras à traiter la comptabilité et les commandes à passer, mais tu m’apprendras aussi à le faire afin que je puisse te décharger. D’ailleurs, toi aussi, après ton bac tu es restée avec Grand-père et Grand-mère.

Malgré de longues discussions, rien n’avait pu la faire plier.
Quelques années avaient passé et, dans le village, il restait maintenant peu de commerces, hormis leur boulangerie, une épicerie, et un café.
Elle se reposait complètement sur Marinette pour faire tourner la boutique. Sa « petite dernière » avait maintenant 25 ans. Allait-elle se marier un jour ?

Elle se revoit au même âge, l’année de son mariage… C’était il y a un peu plus de 35 ans…
Finalement, elle avait été heureuse avec Luc. Ou du moins, pas malheureuse.
Luc qui prenait tant soin d’elle, comme si elle était toujours la petite fille de 4 ans sa cadette.
Luc qui depuis si longtemps la regardait avec admiration alors qu’elle ne voyait que « Le Marseillais » ainsi qu’il l’appelait lorsqu’ils étaient plus jeunes.
Luc qui avait attendu plusieurs années avant qu’elle ne dise « oui » à sa demande en mariage.

Des bruits de casseroles couvrent maintenant le tic-tac de l’horloge.
Elle a entendu aussi, il y a quelques instants, la porte d’entrée claquer : Pierre et Pauline doivent être en train de mettre le couvert dehors, à l’ombre du pin parasol. Il est devenu immense, maintenant, ce pin.

Il existait déjà lorsque Luc, Marc et elle profitaient de son ombre pour se reposer après de joyeuses promenades durant les vacances.
À l’époque, il y avait une deuxième boulangerie dans le village. Celui-ci comptait beaucoup plus d’habitants qu’aujourd’hui !
Luc était le fils de l’autre boulanger. Les deux boutiques tournaient gentiment, sans aucune rivalité mesquine entre les 2 familles : au contraire, ils s’étaient accordés pour avoir des horaires différents et parfois même se dépannaient mutuellement s’il manquait des fournitures à l’un ou l’autre.

Elle le croisait souvent au détour d’un chemin mais, plus âgé qu’elle, il la considérait comme « une petite ». Et ceci, malgré les années qui passaient. C’est du moins ce qu’il lui semblait.
Marc, lui, ne venait de Marseille que pour les « grandes vacances », ou à Pâques. Certes, il avait 2 ans de plus qu’elle. Mais cela se ressentait chaque année un peu moins. Ses parents possédaient une grande maison de famille, à la sortie du village et, dès que les volets s’ouvraient, elle se précipitait pour demander à ses parents : « Je peux aller à la Grande Maison » ?
Lorsque Marc était là, Luc alors les rejoignait. Et les deux garçons, avec elle, couraient dans la pinède, pêchaient dans la rivière, ou faisaient des courses de vélo.
L’été de ses seize ans, elle comprit que Marc attendait avec autant d’impatience qu’elle ces vacances. Et, un soir, il lui dit : « Tu sais, je veux devenir avocat. L’année prochaine, j’irai à la faculté. Et quand j’aurai fini mes études, on se mariera ».
Ce fut le plus bel été de sa vie.
Ses parents devaient bien se douter de quelque chose. Mais Marc et elle essayaient d’être le plus discrets possible afin de ne pas trop montrer combien leur amitié avait évolué.
Dès qu’il était reparti, elle recevait fréquemment des courriers de sa part. Il les lui adressait chez une de ses amies : le téléphone était loin d’être aussi répandu que maintenant, et ses parents n’en disposaient même pas.

Et puis vinrent les vacances de Pâques. Elle n’avait pas reçu de lettres depuis une semaine, mais se disait qu’il devait avoir des examens, juste avant la fin du trimestre.
Elle eut beau passer plusieurs fois devant « La grande maison », les volets bleus restaient fermés.
Mais le samedi, alors qu’elle aidait sa mère à la boulangerie, elle avait vu entrer le père de Marc. Il était blanc comme le drap sur lequel ses bras étaient allongés aujourd’hui.

— Céline, je peux te voir un moment ?

Elle avait tout de suite compris : il était arrivé quelque chose.

— Céline, continua-t-il alors qu’elle l’avait fait entrer dans l’appartement attenant, je sais que tu étais très amie avec Marc. Alors, voilà : la semaine dernière, il s’est fait renverser par une voiture. Il a été tué sur le coup. L’enterrement sera ici, demain.

Après, elle ne se rappelle plus de rien. Comment cette conversation s’était finie, comment le père de Marc était-il rentré chez lui alors qu’il avait été incapable de retenir ses larmes devant elle ? Elle ne l’avait jamais su.
Elle était restée allongée 8 jours, sans même se rendre à l’enterrement.

Ensuite, elle n’avait plus vu les parents de Marc : ils ne venaient plus là, même durant l’été.
Elle écoutait sans cesse le succès du moment, qui passait en boucle à la radio et semblait n’avoir été écrit que pour elle : « Dis-moi, Céline, où est-il donc passé, ce gentil fiancé… »
Ses parents, bien sûr, étaient inquiets pour elle. Au début, il fut décidé qu’elle interromprait ses études quelque temps, restant provisoirement avec eux. Elle pourrait les aider au magasin, où le travail ne manquait pas. Et puis le temps avait passé, et la situation qui devait être temporaire était restée inchangée.
Un an après, ils avaient reçu la visite du père de Luc.
Il souhaitait prendre sa retraite. Mais le village comptait de moins en moins d’habitants, et il trouvait difficilement un repreneur : deux boulangeries, c’était trop pour ici maintenant ! Pourtant, s’il n’y en avait plus qu’une, il y aurait beaucoup de travail. Alors, il leur demanda s’ils ne voulaient pas embaucher son fils qui déjà, avec lui, avait bien appris le métier. Ce qui fut fait.
Désormais, Luc et elle se voyaient donc pratiquement tous les jours et elle se rendait compte, bien sûr, qu’il ne la considérait plus du tout comme « une petite ». Il faisait tout son possible pour la faire rire !
Ses parents ne cessaient de chanter ses louanges et elle avait bien compris leurs arrière-pensées.
Mais elle, elle promenait sa nostalgie et sa tristesse.

Bientôt, il lui avait ouvertement déclaré sa flamme, et proposé de l’épouser. Au début, elle lui avait dit souhaiter qu’ils restent bons amis, comme au temps des vacances de leur enfance. Enfin un jour, alors que ses parents ne croyaient plus à la réalisation de leur vœu le plus cher, elle lui avait répondu « OUI ».
Durant toutes ces années, il s’était montré un mari attentionné et prévenant. Et puis, il lui avait donné trois beaux enfants.
Elle s’était souvent demandé : quels enfants aurait-elle eus avec Marc ?

Cela n’était pas comme ça que ça devait se passer. Sa vie n’aurait pas dû se passer comme ça.
Mais finalement, peut-être n’était-ce pas plus mal ? Aurait-elle su s’adapter, et devenir la femme d’un avocat ? Cet amour de jeunesse aurait-il su devenir un amour de vieillesse ?

Maman, es-tu réveillée ? Le déjeuner est prêt dans 10 minutes. Veux-tu que je t’aide à venir t’habiller ? Mets une robe légère car, même à l’ombre, il fait encore un peu chaud.

Elle interrompt sa rêverie et se lève, tout en pensant : oui, elle a vraiment de la chance d’avoir de tels enfants.

 

 

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Commentaires

Manuella
Portrait de Manuella
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/08/2015
Beaucoup de justesse dans

Beaucoup de justesse dans l'atmosphére de ton texte. Ce recule dans le pésent qui s'offre parfois à nous (sur un quiproco de notre état de conscience), et nous confirme tout l'amour la tendresse dont nous sommes entourés. Un cadeau inattendu, involontairement grapillé, par une petite parresse de se laisser dorloter.

 

Tout en sérénité.

enlightened

pifouone
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Inscrit depuis : 17/03/2013
Quel calme. Parfois c'est

Quel calme. Parfois c'est bien agréable. Pour ma part une lecture fluide qui coule comme un bon vin... d'ailleurs, ça m'a donné envie, je vais voir ce qu'il y a en reserve (juste un verre).

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
     Le bruit sourd du

 

 
  Le bruit sourd du balancier de l'horloge qui égrène le temps
annonce  l'atmosphère douce et feutrée de ce texte.
 Les souvenirs égrenés par cette mère paisible et aimante
défilent comme les heures, sans heurts, présentés avec bienveillance et sagesse.
 La chanson d'Hugues Aufray en fond sonore : parfaite harmonie…  give_rose

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Une nouvelle intimiste, qui

Une nouvelle intimiste, qui exprime bien ce que l’on ressent quand on est alité : la vie continue et nous parvient avec une espèce de douceur ouatée, on pense et on divague. On tire sur le fil de sa vie, égrène des regrets. J’ai apprécié cette référence à la chanson d’Hugues Aufray que j’ai souvent fredonné, ne m’a pas quitté et traduit bien l’esprit de texte. (https://www.youtube.com/watch?v=_lJYMmV8O2o)

Alors oui : « Cet amour de jeunesse aurait-il su devenir un amour de vieillesse ? »

 

Un texte de bonne facture malgré quelques lourdeurs dues à des « tics d’écriture » comme « alors qu..., comprend que, c’est ainsi que, ne venait de Marseille que, etc.) et ici et là quelques ponctuations qui ne me semblent pas nécessaires, car elles n’apportent rien.

 

barzoi (manquant)
un amour de jeunesse

Un texte que j'ai eu beaucoup de plaisir à lire et tellement que j'aurai aimé qu'il continue encore. J'ai aimé l'écriture mais comme on nous demande de la vigilance je relève quelques petites choses pour affinage:

"Ils ont laissé les volets ouverts.....tout en laissant pénétrer," deux fois laisser dans la meme phrase.

"si ses trois enfants avaient été là.........au cours de sa vie" Il ne semble que la vigule après le "qui" est de trop.

Le mot" certainement" trop répété.

"On va prendre un petit appartement ensemble"

"Ensermble" est en trop ce me semble.

En résumé:

Quelques mots de trop qui au lieu d'ajouter du liant alourdissent le texte.

Quelques répétitions qui ont le meme effet.

Et de la virgulite cette sale maladie bien vicieuse.

Mais cela n'enlève rien au plaisir certain que procure ce texte.

 

 

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Bonjour, c'était un texte

Bonjour, c'était un texte agréable à lire. Parfois un peu perdue dans les personnages mais cela est sans doute plus lié à ma fatigue qu'à la construction de votre récit. Une écriture plutôt fluide, des petits couacs çà et là comme la répétition de " Sa vie n’aurait pas dû se passer comme ça." que j'ai trouvée inutile. J'ai d'abord cru au départ que la mère était très malade mais finalement non et tant mieux. Et j'ai trouvé agréable que le texte ne tombe pas dans le mélodrame avec le décès du fiancé. On finit sur une touche de bonheur et c'est très bien ainsi.

 

Un bon moment,

 

Merci.

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