Accueil

— Attendez, je vais les ajuster pour que vous puissiez mieux vous rendre compte.

— Oui, merci.

 

C’est à cet instant que tout a commencé. L’opticien est parti à l’atelier et m’a laissée seule dans la boutique. Ça m’a pris d’un coup et je ne pouvais rien faire pour m’en débarrasser. Je mourais d’envie de lui voler une paire de lunettes. Je n’ai pas trop réfléchi et ai saisi une monture bleue rectangulaire, un modèle fantaisiste que je n’aurais jamais acheté en temps normal. Mais là, j’ai osé. Je l'ai décrochée du présentoir et l'ai fourrée dans mon sac à main. Le vendeur est revenu, j’ai essayé la paire ronde aux branches métalliques et fines qu’il m’a posée sur le nez et je l'ai adoptée.

 

— Affaire conclue, dis-je avant de passer à la caisse.

 

En sortant de la boutique j’ai laissé tomber mes projets shopping et ai couru à la voiture. Je me suis vite sauvée en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur pour vérifier que l’opticien n’était pas à ma botte. J’avais le cœur qui palpitait super vite. Je rigolais fort dans ma voiture et poussais des petits cris de joie. J’avais l’impression d’avoir gagné à la loterie.

En rentrant chez moi, j’ai tiré les rideaux et ai sorti mon trésor. Je n’avais pas eu le temps de les essayer, mais elles m’allaient à merveille, j’étais ravie. Je les ai rangées dans un tiroir et ne les ai plus jamais ressorties.

Le samedi qui suivit, mon mari et moi fûmes invités chez des amis. Une soirée conviviale qui réunissait humour, bonne humeur ainsi qu’une douzaine de personnes autour de la table. Au cours du repas, Samuel, le mari de Malika, notre hôte, renversa son verre de rouge sur ma robe blanche. Malika, confuse, m’entraîna dans la salle de bains et tenta d’effacer la tache. Au bout de dix minutes passées à l’observer frotter énergiquement mais désespérément ma robe, j’intervins.

 

— Ne t’en fais pas, je vais me débrouiller toute seule. Va plutôt rejoindre les autres, ils doivent attendre le dessert.

— Tu es sûre ? Je suis désolée Léa, me dit-elle en déposant une bise sur ma joue. Qu’est-ce qu’il peut être lourd Sam quand il a bu.

— Bah ne t’inquiète, il n’y a pas de soucis.

 

C’est quand je me retrouvai seule dans sa salle de bain que l’envie soudaine et irrépressible me reprit. J’ouvris les placards et auscultai les produits quand je tombai sur des vernis à ongles. Formidable. J’étais tout excitée. Elle en possédait une gamme impressionnante. Je choisis un rose clair. Une couleur que je ne portais pas d’ordinaire, mais qui là me parut parfaitement convenir. Ce vernis était fait pour moi. Je descendis les escaliers et passai dans le couloir déposer le petit flacon pivoine dans mon sac prétextant prendre un mouchoir pour sécher ma robe. Je regagnai la table, heureuse, souriante et satisfaite. Les autres parlaient, je riais. Je me sentis incroyablement belle et je crois que les autres aussi. En rentrant je glissai le vernis à ongles dans le tiroir juste à côté des lunettes.

Mon troisième petit délit fut commis à la bibliothèque municipale. J’avais pour habitude de m’y rendre deux fois par mois. J’empruntai un chemin que je connaissais par cœur : allée centrale, cinquième rayon à droite, rubrique romans. Je farfouillais et dépoussiérais les différents livres qui suscitaient mon attention quand elle est arrivée. L’envie furieuse de devenir la propriétaire illégale de l’un d’entre eux. Je fis défiler mon index sur les multiples ouvrages, ça me brûlait le bout des doigts. J’ouvris mon sac et en fis tomber un dedans. Je le choisis à l’esthétique, non au contenu. Pages très jaunies, épaisseur moyenne, couverture lisse. Bouffée de chaleur et délectation. Je pus reprendre ma recherche, empruntai quelques romans et repartis de la bibliothèque, comblée.

J’attendis d’être chez moi pour découvrir mon lot. « La promesse de l’aube » de Romain Gary. Je ne l’ai jamais lu et ne le lirai pas. En tout cas, pas cet exemplaire que je fourrai dans le tiroir des mes trophées.

Jusque-là, mes petits écarts n’étaient pas soumis à la préméditation, je larcinais de manière impulsive, ça n’était pas dérangeant. Mon envie devait être assouvie rapidement quand elle commençait à me gratouiller, mais une fois l’affaire dans le sac c’en était terminé.

Les petites bricoles dans le tiroir de la console de l’entrée s’accumulèrent au gré de mes instincts filouteurs. Un fanion du club de football de mon filleul, une bougie parfumée de mon amie Lucie, une cuillère en argent chez mes beaux parents, un cierge à l’église, un distributeur à serviettes à la cantine du travail, un presse-papier au secrétariat de la mairie, un cube à jouer à la crèche de mon neveu et bien d’autres encore. Je dus trouver un hébergement plus grand. Le fond de mon armoire en bas à droite sous la pile des draps.

Les choses ont commencé à déraper quand l’envie soudaine de chaparder est survenue à un moment inopportun. C’est arrivé un dimanche matin alors que nous étions à la maison. Ça m’a piquée d’un coup et ce fut très désagréable. J’avais envie de voler et je ne pensais plus qu’à cela. Je prétextai aller chercher du pain et comblai mon manque en dérobant une poignée de fraises Tagada dans la bonbonnière de la boulangère. Sans saveur. Je fus soulagée oui, mais n’ai pas ressenti le plaisir qui accompagnait habituellement mon acte. Je suis rentrée, ai glissé les sucreries sous le linge de l’armoire et suis retournée vaquer à mes occupations, sans conviction. J’avais d’une part vécu une transgression décevante et d’autre part l’envie de recommencer me titillait encore. L’après-midi de ce même dimanche, mon mari et moi sommes allés au Musée, une sortie instructive, disait-il. Édifiante, j’eus envie de rajouter après coup…

C’est au sous-sol du bâtiment, au niveau des collections archéologiques, que l’évènement se produisit. Une tripotée d’objets gréco-romains, qui en temps normal ne m’intéressaient guère, me happèrent, notamment une petite cuillère en bronze dont je ne parvenais pas à me défaire. J’allais et venais dans l’allée pendant que mon mari, adossé à une colonne, s’impatientait.

 

— Bon Léa, on passe à l’étage s’il te plaît, à ce rythme-là on n’aura pas le temps de tout faire.

 

Je m’en fichais bien qu’on n’ait pas le temps de tout faire. Je n’avais plus qu’une idée en tête. M’emparer de ce vestige.

Ce fut à ce moment-là que je dérapai franchement. J’attendis qu’Antoine me tourne le dos et se dirige vers l’ascenseur pour saisir la cuillère à pleine main et la plonger dans mon sac. Oh comme c’était bon ! Je ne sais pas si c’était l’effet du cuivre ou la satisfaction de mon geste mais la saisie de l’objet me réchauffa le bras d’une manière si intense que je fermai les yeux un instant. Je ne pouvais rien faire d’autre que savourer. La voix grincheuse de mon conjoint me sortit rapidement de l’extase. Je me décidai à le rejoindre, les jambes en coton. Mais à peine eus-je effectué quelques pas qu’un homme en costume noir vint délicatement m’ordonner de le suivre dans son bureau. Je me retins de pleurer, non pas ici, pas devant les visiteurs. Mon mari me rejoignit et nous suivîmes le vigile. Murée dans un silence complet, je ne répondais pas aux questions chuchotées d’Antoine et à ses regards insistants. Arrivés dans un sas sans lumière et un peu glauque, nous nous installâmes derrière le bureau. Un instant, j’eus l’impression d’une simple visite chez le docteur mais la sentence tombée, je revins à la réalité et fondis en larmes. Je tendis mon sac à mon bourreau afin qu’il puisse récupérer la cuillère, même pas belle et toute cabossée. Mon mari, éberlué me sommait de m’expliquer mais je ne fis que pleurer sans m’arrêter. Il évoqua un dérèglement hormonal et toutes ces conneries que l’on peut débiter sur la féminité. Mes pleurs incessants semblaient alimenter sa plaidoirie à tel point que le vigile, pris de pitié, se mit à nous raconter les durs mois qu’avait traversés son épouse suite à des menstruations très abondantes et douloureuses. Je pleurai de plus belle en entendant ce fatras d’inepties ce qui me valut d’être hors d’atteinte. J’eus voulu le faire exprès que je n’eus pas si bien réussi. L’affaire étant close, nous repartîmes fissa, tant pis pour les étages suivants.

Dans la voiture, j’arrêtai de pleurer mais gardai le silence. C’est une fois arrivés à la maison que je déballai tout. Je lui fis découvrir le fond de mon armoire, ma caverne d’Ali Baba. Très compréhensif – ben oui faut faire gaffe avec les femmes – mon mari me promit de m’aider et de me soutenir pour me soigner. J’acquiesçai et lui expliquai toute la bonne volonté dont je voulais me montrer capable.

C’est ainsi que j’entamai une thérapie. Je consultai une psychologue une fois par semaine. Pas très convaincue au départ, je fus très rapidement séduite par l’efficacité de nos entrevues. Mon mari me félicita d’être aussi assidue. Et je me félicitai d’être aussi déterminée. Évidemment, mes envies de larciner revenaient de temps en temps mais ma thérapeute était d’une écoute et d’une empathie rares et surtout, elle avait une salle d’attente truffée de babioles en tout genre… Un vrai petit paradis !

4.360002
Votre vote : Aucun(e) Moyenne : 4.4 (3 votes)

Commentaires

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Merci Manuella :)

Merci Manuella :)

Manuella
Portrait de Manuella
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/08/2015
Ainsi le funambule avance sur

Ainsi le funambule avance sur le fil avec autant de bonheur !

 

A vivre, ou s'empêcher de vivre...?

 

 

J'aime !angelwink!

 

enlightened

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Merci à vous : Barzoi,

Merci à vous : Barzoi, Croisic, Luluberlu, Brume et Plume d'avoir commenté ce texte, qui pour sûr, ne fait pas l'unanimité ;)

 

Barzoi : si vous avez le temps et l'envie, pourrez-vous m'en dire plus sur les problèmes d'écriture ? c'est important pour progresser !

 

Croisic : merci d'avoir détaillé votre impression sur le texte, des remarques sont je tiens bien compte, je laisse reposer et on verra si j'arrive à mettre un peu de piment à tout cela !

 

Lulu : vous semblez avoir apprécié :) merci pour vos conseils avisés !

 

Brume : je comprends votre ressenti, peut-être que ce texte aurait méritée d'être insérée dans un contexte, une histoire plus étoffée. Une autre fois, j'espère :)

 

Plume : vous semblez aussi avoir passé un pas trop mauvais moment, j'en suis ravie :) Je l'ai cherché aussi le verbe "larciner", il était pas facile à trouver  ;)

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
 LARCINER, verbe FEW V
PointR.jpg LARCINER, verbe FEW V latrocinium
[GD : larreciner ; FEW V, 202b : latrocinium]
"Commettre des larcins, voler"
plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
kleptomanie

 

 J'ai bien aimé cette histoire de kleptomanie ordinaire, bien racontée.

 

 La chute m'a surprise et amusée. Finalement cette "malade" (oui, quand même) m'est sympathique !

En revanche, j'éviterai de me faire soigner par sa " psy "…Et j'éviterais aussi de laisser à sa portée ( de la psy) stylos, foulard…ou autre babiole.

 

Juste un détail : le verbe "larciner" existe-t-il ? Ni Robert ni Larousse ne le connaissent.

brume
Portrait de brume
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour Escampette

Et bien cette fois-ci je me suis bien ennuyée. Elle vole et devient au début euphorique et ensuite fini par souffrir de cette pulsion. Mais il ne se passe pas grand chose en dehors de ça, et rien ne dit à quoi est dû cette soudaine cleptomanie.  Je suis assez étonnée qu'elle ait pu voler une cuillère dans un musée car généralement les objets d'art sont enfermés sous verre.

Bon ça manque de profondeur, d'évènements, un tel sujet aurait mérité un peu plus de rebondissements, c'est assez creux. Elle se fait bien prendre par le vigile mais pour moi ce n'est pas suffisant.

Une autre fois.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
« Ben oui faut faire gaffe

« Ben oui faut faire gaffe avec les femmes » : c’est tellement vrai ! Sinon, j’ai bien aimé cette histoire plutôt bien ficelée. Je ne peux pas dire que j’ai été filouté, mais j’ai pris plaisir à la lire. Irai-je jusqu’à écrire « Oh comme c’était bon ! » ? La chute était un poil prévisible... mais inévitable.

Qques broutilles (après une relecture attentive) :

« d’autre part l’envie de recommencer me titillait encore. » : encore me semble superflu (puisque l’envie de recommencer est clairement exprimée).

« Edifiante » : Édifiante (voir les aides : http://ecriptoire.org/content/les-règles-typographie-et-astuces)... Mais j’ai déjà dû le dire (ALT + 0201 pour le É). 

« qui en temps normal, ne m’intéressaient guère » : virgule mal venue.

« Oh comme c’était bon ! » : là, j’aurais marqué un peu plus le plaisir éprouvé en laissant trainer (ex. Ooooooh ! ...)

« Je me retins de pleurer, non pas ici, pas devant les visiteurs. » : idem. Pas assez marqué ici « retins de pleurer, non pas ici, ». Le lecteur que je suis ne ressent pas cette « retenue ». La ponctuation, ça sert aussi à ça.

« Mon mari, éberlué me sommait de m’expliquer mais » : sujet et verbe (Mon mari éberlué me sommait de m’expliquer, mais...)

Croisic
Hors ligne
Inscrit depuis : 26/10/2014
J'ai aimé lé début car

voler une paire de lunettes sans verres adaptés à sa propre vue, je trouve ça amusant !

Mais ensuite cette accumulation de petits larcins n'est pas drôle.

La fin oui... à retravailler peut-être ?

Je crois que l'on dit un modèle "fantaisie" non pas fantaisiste... à moins que ce ne soit un effet recherché.

Merci.

barzoi (manquant)
Les petits larcins

Une histoire amusante mais l'écriture m'a écratignée.

Vous devez vous connecter pour poster des commentaires