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Incipit : on est sur une scène. Quelqu’un se tient hors de portée et observe. On sait ce que ce n’est pas, mais on ne sait pas ce que c’est... un rêve, un cauchemard ou une nuit d’insomnie ?

****

Le miroir pleurait... L’eau coulait, dessinant de larges arabesques fantasques sur le plancher de la chambre à coucher, hésitait un moment sur un renflement puis passait le seuil avant de filer comme une petite souris vers la cloison, prenait ses aises, trouvait enfin un interstice entre l’extrémité des lattes et le mur. Libérée, elle se mit à dévaler gaiement les escaliers, glougloutante, impatiente. En chemin, elle rencontra une poutre qui l’amena, via une cloison, à l’étage inférieur... puis, de poutres en enduits, à la cave.

Elle était là, depuis longtemps sans doute, coincée, s’appuyant nonchalamment sur des murs de briques rouges, son visage figé en une expression indiquant qu’elle avait découvert le vrai sens de l’existence, mais un peu tard ; quelqu’un qui avait atteint un but, mais récolté de la déception, peut-être celle qui fait regretter tous les péchés jamais commis. Elle n’avait pas bu depuis longtemps et cette eau régénératrice la fit revenir lentement à la vie. Pourtant, elle était quelques instants auparavant ce que la plupart des gens qualifieraient de décédé.

****

Pour l’humain, le temps est une ressource limitée et non renouvelable. L’eau, elle, s’en foutait. Elle pouvait indifféremment se précipiter ou musarder et ce n’était pas l’horloge dont les heures s’en allaient péniblement, comme à contrecœur, qui allait y changer quelque chose... Au sol, dilué, le rouge s’était affadi. On ne savait pas si c’était la poussière des murs de briques ou quelque autre substance. Il aurait fallu goûter.

Dehors, la lune, timidement, tentait de redessiner la silhouette des arbres en ombres chinoises. Pendant ce temps, à l’est, le ciel s’empourprait comme une vierge et la dernière étoile pâlissait. Les érables avaient pris une teinte criarde sous les néons qui luttaient contre le jour naissant. Ils s’exposaient en ombres dures, profondes. Le flamboiement de la lumière d’hiver favorisait les tons tranchés ; les arbres n’avaient aucune chance. Comme si elles avaient pris assez de force, les teintes du paysage se concentraient au sortir de la nuit.

Dans la cave, il faisait moins sombre ; l’air exhalait comme un reste de tristesse. Les vitres des ouvertures affleurantes à la rue crépitaient. Le givre les poudrait. Il luttait contre la faible chaleur naissante, mais il avait déjà perdu. Il prendrait sa revanche lorsque le jour déclinerait. L’eau ne le savait pas, mais c’est ce qu’elle deviendrait si elle trouvait la sortie : une étendue figée, plus froide que le cadavre entre les deux murs. Au bout d’un moment, le papillonnement des vitres sembla se transformer en verre liquide.

 

****

Il avait neigé les deux dernières nuits, rien que la nuit. Après la neige vint le froid. Un froid pur. Tout se figea. Les rares passants veillaient aux endroits où ils posaient les pieds sur le trottoir verglacé. La clôture dont on aurait dit qu’elle planait dans le brouillard matinal, à peine visible un instant plus tôt, émergea de la blancheur. Touchée par une éclaboussure de soleil la cheminée se remplit de feu. Des oiseaux dessinaient un nuage noir au-dessus du bâtiment coiffé d’une parabole semblable à une bouche ouverte qui criait et quémandait une réponse. La ville n’était encore qu’un murmure assourdi.

On voyait maintenant les traces de pas s’éloigner de la maison... probablement celles du maçon. Il avait fait du beau travail.

 

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Commentaires

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Merci à Louis d’avoir éclairé

Merci à Louis d’avoir éclairé cette sombre histoire écrite par un mec un peu tordu crazydans sa manière de penser et d’exprimer l’indicible sur le « papier informatique ». Perplexe, je me suis beaucoup amusé à lire les commentaires. Quelles imaginations ! J’ai encore du chemin à faire... Mais, promis, la prochaine fois ce sera encore plus confus.pardonpleasantry J’en connais qui vont aimer...>) et qui vont prendre la poudre d'escampette.

Merci à tous pour vos élucubrations extravagantes.pardonpleasantryElles m’ont ravi.

Bisouskiss

 

PS : je crois que je vais demander un atelier privé à luluberlu.

Louis P.
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Inscrit depuis : 12/10/2014
Un regard sur l’intérieur

Un regard sur l’intérieur d’une maison ancienne.

Une eau s’écoule. Et cette eau est celle des pleurs d’un miroir : « Le miroir pleurait… Une eau s’écoulait ». Le miroir se liquéfie. Le miroir retient dans ses reflets la vie du passé, quand la maison décrite était pleine de vie. L’au-delà du miroir est une eau-delà. Le miroir égoutte sa nostalgie. Le passé fait retour. Une eau de vie s’échappe du miroir, et cherche dans la maison solitaire et désolée, dans la maison menacée de ruines, ses habitants d’autrefois.

L’eau n’est pas soumise au temps, elle ne meurt pas : « Pour l’humain, le temps est une ressource limitée et non renouvelable. L’eau, elle, s’en foutait ».

L’eau toujours vive, passé liquide, miroir liquéfié, s’épanche dans « la chambre à coucher ». Précisément dans la pièce où l’on donne vie le plus souvent. L’eau s’écoule pour une renaissance, comme un élixir de jouvence.

L’eau finit par trouver la résidente des lieux, « décédée » depuis longtemps, « et cette eau régénératrice la fit revenir lentement à la vie ».

 

Le regard se porte sur l’extérieur de la maison.

L’eau redonne vie à l’aube, au moment du jour naissant : « A l’est, le ciel s’empourprait comme une vierge ». Le paysage sort de la nuit, il s’extrait des ténèbres d’une longue mort, et, dans la pureté du renouveau, offre l’innocence (« comme une vierge ») à celle dont la déception « a fait regretter tous les péchés jamais commis ».

« Eternel retour », « innocence du devenir » : dirait le philosophe Nietzsche.

L’aspect extérieur de la maison confirme l’impression qu’une vie intérieure renaît. Le feu semble allumé dans la cheminée, grâce à « une éclaboussure de soleil » ; le « bâtiment » semble vouloir communiquer avec le monde entier pour sortir de sa solitude et crier sa présence vivante : « bâtiment coiffé d’une parabole semblable à une bouche ouverte qui criait et quémandait une réponse ».

La vie semble renaître au cœur même de l’hiver, quand tout est froid et glacial ; quand tout semble figé dans la mort.

La reprise de la vie semble avoir été rendue possible par un « maçon », qui a fait « du beau travail ».

Le maçon n’est pas un plombier, il n’est pas venu réparer une « fuite ». Il n’y a pas eu de fuite. L’eau a coulé du miroir, au contraire, grâce au maçon. Dans la maison froide menacée par l’hiver, l’eau risquait de geler et de ne plus pouvoir écouler la vie avec elle, elle risquait de connaître le sort qui serait le sien hors de la maison : « L’eau ne le savait pas, mais c’est ce qu’elle deviendrait si elle trouvait la sortie : une étendue figée, plus froide que le cadavre entre les deux murs. » Le maçon a réparé les fissures par où pénètre le froid ; il a mis la maison à l’abri ; il a créé les conditions qui ont permis une eau liquide et régénératrice de ne pas geler et de s’écouler librement ; il a permis dans la maison suffisamment de chaleur au cœur de l’hiver pour que l’eau reste vive, et que le passé fasse retour.

 

Cette maison qui semble revivre, elle et la femme qui l’habitait, est « sur scène » dit l’incipit, c’est-à-dire sous les yeux d’un public. Elle est sous les yeux du public lecteur, et sous les yeux d’un observateur, partie prenante de la scène, mais en retrait : « il se tient hors de portée et observe ».

Le narrateur décrit la scène de façon très réaliste. Mais le public sait, à cette lecture, ce que ce n’est pas : ce n’est pas la réalité. Le miroir liquéfié, l’eau régénératrice, la résurrection ne peuvent être une réalité.    

L’observateur n’est qu’un regard, et donc aussi une interprétation. Comment peut-il interpréter ce qu’il voit ?

Si le lecteur sait ce que la scène n’est pas, il ne sait ce qu’elle est. Il en a une définition négative, mais n’en possède pas de positive. Pour l’observateur, est-elle « un rêve, un cauchemar, ou une nuit d’insomnie ? » Le rêve comme le cauchemar sont des illusions, mais une nuit d’insomnie peut être une nuit hallucinée tout autant qu’une nuit réaliste. On est entre illusion, semble-t-il, et réalité, ni tout à fait l’une, ni tout à fait l’autre. On ne sait pas surtout comment l’observateur voit et interprète la scène. Celle-ci se trouve prise sous un double regard, peut-être même un triple regard : celui du narrateur, celui du public lecteur, celui de l’observateur.

Sous cette multiplicité des regards, la distinction nette entre illusion et réalité se perd, la frontière qui les délimite se brouille. Ce texte subtil nous place dans l’indéterminable et l’équivoque.

 

 

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
la rose et le bisou

 

 Moi aussi luluberlu; comme escampette : il me faudrait les lunettes et le cerveau (ça peut toujours servir)

En attendant, je prends la rose et le bisou .

Escampette
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Inscrit depuis : 20/10/2015
:) Très efficace Luluberlu !

:) Très efficace Luluberlu ! Pour ma part, c'est un cerveau qu'il me faut, pas des lunettes ;)

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Certains commentaires... me laissent

:~:glasses:0:)air_kissgive_rose (survolez lentement chaque émoticône)...

Croisic
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Inscrit depuis : 26/10/2014
Un maçon qui a "ses" raisons ?

un maçon qui déraisonne ?

 

Un texte lumineux pour une histoire hivernale et universelle.

J'ignore si j'ai tout compris mais j'ai retrouvé des émotions vécues dans un certain blockhaus.

Superbememt écrit.

Merci.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
      Cela fait plusieurs

 

 

 
 Cela fait plusieurs fois que je lis ce texte et j'ai l'impression fascinante de regarder dans un kaléidoscope. De très belles images, des paysages mouvants, des scintillements, jamais les mêmes. Et mon imagination tourne à plein régime…

Cette histoire de cadavre dans la cave m'interpelle. Sûrement une métaphore mais laquelle ? Celle de la maison abandonnée et qui revit sous l'intervention du maçon ?
 Car il y a bien une "fuite d'eau"( au plein sens du terme) . Que le maçon a peut-être colmatée ? Un coeur abandonné qui retrouve le bonheur en rencontrant l'amour ou simplement l'attention d'un ami ?

Alors j'ai émis aussi pas mal d'hypothèses plus concrètes : une graine en sommeil dans un coin de la cave et qui reprend vie avec l'arrosage de la fuite d'eau ? Un petit animal (couleuvre, chauve souris, salamandre, basilic…qui sait ?) qui sort d'une longue hibernation ?

J'ai hâte d'avoir des éclaircissements de l'auteur.
À moins que le but du jeu soit de faire fantasmer et rêver le lecteur ? C'est réussi merci !

 

brume
Portrait de brume
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Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour,

Vous avez donné une âme aux éléments, la façon dont ils se métamorphosent sous ce jour naissant. Au fur et à mesure tout se liquéfie, la vie se mouve et s'éveille doucement et joliement.

J'ai beaucoup aimé l'écoulement/voyage de l'eau, le choix des images est réussi.

Comme par exemple la 3ème strophe: "son visage figé en une expression indiquant qu'elle avait découvert le vrai sens de l'existence"

Au départ j'ai cru à une femme décédée, ensuite j'ai compris qu'il s'agissait en faite d'une eau givrée et j'ai tiqué sur l'image: "son visage figé" ensuite ça s'est dessiné dans mon imaginaire, une eau qui a dû prendre une forme étrange pendant sa solidification.

On peut jouer avec le double-sens mais il faut que l'image soit crédible pour l'une et pour l'autre. Donc le passage "Pourtant, elle était quelques instants auparavant ce que la plupart des gens qualifieraient de décédé" semble selon moi assez incongrue pour une eau givrée, on ne l'a qualifie jamais de décédé dans cet état-là. Que l'on personnalise un objet ou un élément je veux bien mais faut que l'image soit compatible, crédible.

En revanche je trouve génial cette personnalisation qui fait écho à notre imaginaire:

"le ciel s'empourprait comme une vierge"

"L'eau, elle, s'en foutait" 

"la parabole semblable à une bouche ouverte qui criait et quémandait une réponse"

 

Très belle nouvelle qui a joué sur mon imaginaire et mes sensations visuelles du début à la fin. Par contre je trouve le titre assez lourd.

Par contre pourquoi le choix de la catégorie Noir? je l'aurais plutôt classé en Instantané.

 

PS: j'ai oublié de parler de l'incipit qui me perturbe car je ne le trouve pas en accord avec le reste. Pourquoi On est sur scène? quelle scène? si c'est un rêve ou cauchemar (pas de D à la fin) ou insomnie il est chez lui? ou alors son lit fait objet d'une scène.

 

Re-PS: j'ai relu la 3ème strophe, finalement ce visage figé est peut-être une fleur. Oui là c'est plus crédible.laugh

 

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Bonjour,   Je n'ai rien

Bonjour,

 

Je n'ai rien compris. On est sur scène et puis peut-être dans un cauchemard, dès l'incipit, je suis perdue. Une fuite de plomberie ? Je comprends à la deuxième lecture que le "elle" désigne l'eau et le "il" désigne le givre. Pas d'émotions à cette lecture. J'en suis désolée mais les descriptions ne me permettent absolulment pas de me représenter quoi que ce soit...

 

Une prochaine fois.

barzoi (manquant)
On ne sait pas

J'ai aimé sa poésie, j"ai aimé son humour, j'ai aimé ce texte.

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