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Le ballon atterrit à ses pieds. Tous les regards se braquent sur lui. Une tension sourde prend possession du stade. Les supporters retiennent leur souffle. Enrique jauge l’emplacement de la balle. Idéal pour tirer et sceller la victoire.

À la surprise générale, le jeune joueur fait une passe à un membre de l’équipe adverse. Incompréhension des spectateurs. Embarras de l’entraîneur. Colère et crainte de ses partenaires.

Enrique, par son geste contrôlé, a tenu ses promesses.

Le retour au vestiaire se déroule en silence. Têtes baissées. Visages crispés et poings serrés. Chacun absorbé par ses propres pensées mais tous habités par la même peur. Le seul joueur à regagner les coulisses la tête haute est Enrique. Il assume et revendique son acte. Son visage impassible et la dureté de son regard sont là pour en témoigner.

Dans le huis clos que représente le vestiaire, une amorce d’explications se met en place. Certains s’empressent de sauter sur Enrique et de le menacer à coup de jurons, d’autres se contentent de lui adresser un regard de dépit quand d’autres encore, plus courageux, lui adressent un hochement de tête discret mais approbateur. Elias fait partie de la première catégorie et n’entend pas laisser Enrique s’en tirer comme ça.

— C’est quoi ton délire ? On t’a tous dit qu’on voulait pas te suivre. T’as pas le droit de décider seul comme ça. Tu fous tout en l’air. On va avoir l’air de quoi après ça ? Tout le monde va nous demander des comptes.

Enrique ne répond pas. Il cherche des yeux les quelques soutiens qu’il a reçus quelques minutes auparavant. Tommy s’apprête à intervenir quand Rodriguez fait son entrée. Elias en profite pour continuer son offensive.

— J’étais pas d’accord avec ça, il faut que tu me croies. Et Enrique n’a plus rien à faire dans l’équipe désormais.
— Calme-toi Elias, pas la peine de sortir l’artillerie lourde. C’est moi qui décide de ce qu’on fait. Rhabille-toi et rentre chez toi. Pareil pour les autres, dépêchez-vous de vous renfroquer et de déguerpir d’ici.
— Mais putain, proteste Elias…

Rodriguez le regarde avec insistance. Elias remballe ses affaires et shoote sur un banc avant de sortir. Le vestiaire se vide. L’entraîneur fait barrage à Enrique. Le jeune homme se pince les lèvres et s’adosse à la cloison en fixant le sol.
— Qu’est-ce que tu veux ? lui demande Rodriguez qui a attendu que tous les autres joueurs aient quitté le vestiaire.
— Tu le sais, répond Enrique. Laisse-moi passer s’il te plaît.
— T’en fais trop, Rique, tout ça n’est qu’un jeu, se radoucit l’entraîneur.

Enrique ne répond pas. Rodriguez va encore essayer de l’amadouer. Il se méfie. Il doit tenir bon.
L’entraîneur, qui devine la vulnérabilité de son capitaine, lui passe la main sur la nuque avant de descendre dans le dos.
Enrique serre les dents. Il sent la rage monter en lui et, en écho, l’humiliation. Il retient ses larmes.

— Je te respecte et tu le sais, poursuit l’entraîneur. Je t’ai toujours considéré comme mon fils depuis le jour où tu es arrivé dans le club. Je crois en toi et je te le montre bien, il me semble.
— Oui, reconnaît Enrique en redressant la tête.
— Alors, ce serait dommage de tout gâcher, non ? Tout ce qu’on a construit ensemble. On forme une équipe, Rique. On ne fait rien de mal tu sais.

Enrique ne répond pas.

— Les gens ne pourraient pas comprendre ce qu’on vit, poursuit l’entraîneur. C’est trop fort. C’est notre univers. Notre univers de champions. Mais nous on va au bout des choses, on se surpasse, c’est ça qui est génial. On vit des expériences uniques.

Enrique acquiesce d’un hochement de tête.

— La famille, les amis, ce ne sont pas eux qui te donnent la niaque, et qui te boostent, insiste Rodriguez qui sent opérer l’influence qu’il exerce sur son jeune joueur. C’est l’énergie qu’on a créée au sein de l’équipe toi et moi Enrique qui nous porte, qui nous porte tous.

— Je sais. Enrique se détend. C’est juste que parfois, je me pose des questions et…
— Ttt-ttt-ttt, le coupe Rodriguez. C’est normal ça, le rassure-t-il. J’étais comme toi à ton âge. On a tous des moments de doute, même les meilleurs.

L’entraîneur accompagne son compliment d’un clin d’œil.

— On oublie ce qui s’est passé ce soir, poursuit-il. Mais mets-toi dans la tête que l’équipe est la seule valeur à laquelle on peut croire, OK ? S’il y en a un qui tombe, c’est tout le monde qui s’écroule.

Enrique esquisse un sourire.

— Je ferai plus le con. Promis.

Rodriguez baisse son pantalon et conduit, d’un geste calme mais qui ne laisse pas de place à un refus, le visage d’Enrique à ses genoux.

— N’en parlons plus, lui souffle-t-il.
Rodriguez et Enrique quittent à présent le vestiaire.

— C’était l’heure des explications ? interroge une dame aux couleurs de l’équipe, qui attend, impatiente, devant les grilles du stade.

Rodriguez et Enrique s’approchent d’elle.

— Ça méritait un petit débriefing, en effet, répond d’un ton bienveillant Rodriguez. Mais pas d’inquiétude. Tout est OK, la rassure-t-il.

— Allez viens maman, on rentre à la maison. J’ai encore beaucoup de devoirs pour le collège demain et je suis crevé, dit Enrique, le regard fuyant, en s’engouffrant dans la voiture, côté passager.

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Commentaires

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Merci Brume et Barzoi pour

Merci Brume et Barzoi pour votre lecture qui me fait très plaisir car grâce à vos retours, je me rends compte que mon intention est réussie. Vraiment merci.

 

Lulu, vous avez moins apprécié, une fin attendue pour vous, dommage. Et merci pour le commentaire bienveillant bien-sûr.

barzoi (manquant)
Hors-Jeu

J'au beaucoup aimé parce que je suis fan du genre réaliste et que je trouve le texte riche. Tout d'abord, le cadre posé, inébranlable, un pillier, une convention, par en dessous la prédation, sous les yeux de tous, évidemment. Le ballon dans le camp adverse en cri qui ne s'entend pas, la chute, l'infini tristesse de l'acceptaton impuissante de l'horreur. Si Enrique est au collège, il à au moins douze ans alors, on peut se dire que bientot ce sera paut-etre l'entraineur qui prendra le ballon en pleine figure, par la force des choses, normalement. Un texte courageux!

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Style fluide, simple, direct

Style fluide, simple, direct et approprié... but. J’ai apprécié, mais sans plus. Pas de surprise tant la fin est téléphonée. Un récit très linéaire – un peu trop pour moi –, qui se lit sans déplaisir. C’est déjà ça.

brume
Portrait de brume
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour,

La fin surprend encore quand on comprend que l'enfant est plus jeune qu'on ne le pensait.

La pédophilie est racontée de manière subtile, vous n'êtes pas tombé(e) dans le sordide ou le mélodrame.

On est dans la description d'une scène monstrueuse, elle démontre tout simplement des gestes anormaux accompagnés d'une manipulation mentale.

Cette fin éclaire le comportement du garçon pendant le match. Peut-être voulait-il se faire virer, mais sans succès.

Les personnages ont de la consistance.

La psychologie de l'entraineur est assez bien démontrée et projette un malaise auprès du lecteur.

L'enfant malgré un fort caractère est sous l'emprise de cet homme.

Vous êtes resté(e) dans la sobriété et vous avez préféré vous concentrer sur la psychologie des personnages.

Ni trop convenu, ni glauque, vous avez trouver, selon moi, un juste équilibre.

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