Accueil

Les contraintes (lien : mettre le pointeur de souris sur le lien, clic droit, ouvrir dans un nouvel onglet) : ICI

Le mortier entre les cuisses, la bouteille d’huile d’olive dans une main, le pilon dans l’autre, Ida fouette en cadence l’odorant ruban vert.

— Que me cuisines-tu ce soir ? s’inquiète Michel.
— Des fettucines al pesto.

Le cartable sur le dos, les mains sur les hanches, l’adolescent ne quitte pas des yeux le filet irisant. Sous la danse folle du poignet, nourri par l’huile, le serpent se transmute soudain en une masse ferme. Ida offre le pilon. Michel la bouche impatiente le lèche, lève le pouce et tourne les talons en claironnant — ciao ! La porte claque dans son dos. Il descend quatre à quatre la volute de marches en pierre limées par les âges et quitte le palais renaissance sis au numéro 23 de la via de Serviti.
Les poings vissés dans les poches, le col relevé, Michel traverse en sifflotant la via del Traforo, quand une Fiat 500 grise lancée à vive allure le frôle en klaxonnant et l’oblige à trouver refuge sur le trottoir. Fou de rage, il adresse au chauffard un bras d’honneur accompagné d’une volée de jurons, puis il s’écroule sur les pavés, le corps secoué de spasmes, les traits figés dans une lointaine hébétude.
Alors qu’il reprend doucement ses esprits à la pharmacie Reggiani, le même souvenir accompagné du même sentiment d’amertume, refait surface.

Michel revoit bien la scène. Moteur...
Il est âgé de 5 ans environ, midi vient de sonner à la basilique della Minerva à côté du Panthéon. Sa tante Hannah est venue l’attendre à la sortie de l’école. La matinée s’est mal passée. La maîtresse l’a puni. Trop agité, se plaint-elle.
À cette heure, l’étroite via Dellavatore vibrionne. Des odeurs de pain chaud, de friture, se mêlent à celle du linge propre pendu aux fenêtres. On s’interpelle. Les ménagères aux cabas ventrus pressent le pas. Par la porte ouverte sur la rue, la Trattoria lâche des effluves de Chianti et de café torréfié. Michel serre fort la main de sa tante qui peine à se frayer un chemin au milieu de la foule. Mais voilà qu’arrive soudain le marchand de légumes au volant de son Piaggo bleu. Une improbable pyramide de cageots frémit sur la plate-forme arrière du triporteur. Un petit coup de volant et... vlan ! la charge mal arrimée s’effondre dans un vacarme assourdissant.
D’abord, pour Michel c’est le trou noir... peu à peu des bruits lointains comme un bourdonnement... puis c’est la ronde des visages aux yeux hagards... soudain, un homme le gifle et lui prend le pouls... la boulangère agite son tablier au-dessus de son nez... la charcutière approche de ses lèvres un morceau de sucre saturé d’eau de vie... Il entend sa tante répondre aux questions des badauds :

 

— Non, ce n’est rien... non, on ne sait pas d’où ça vient...
 

Quand les derniers curieux s’éloignent enfin, Michel est épuisé. Sans aucun égard pour sa fatigue, Hannah, rouge de colère s’empare alors de sa main et le traîne derrière elle comme un pantin désarticulé. Il se revoit courir, mais surtout il l’entend répéter :
 

— C’est fou ce que tu peux lui ressembler !
 

Il s’inquiète :
 

— À qui ?
 

Elle ne répond pas.
Il insiste plusieurs fois. En vain.
Alors, il s’arrête tout net au milieu de la chaussée et se met à hurler :

 

— Je veux savoir à qui je ressemble !
 

Avec un sourire étranglé, Hannah le fixe sans un mot. Une éternité ! Oui, c’est à partir de cet instant qu’il s’est mis à la détester. Depuis, il n’a jamais oublié. Tapie dans son cerveau, comme une malédiction la phrase tourne en boucle :
 

— C’est fou ce que tu peux lui ressembler !
 

L’affrontement

Après la crise, Michel arrive au lycée privé Visconti dans un état d’agitation difficile à gérer. Le concierge incrédule l’oblige à répéter sa mésaventure avant de lui délivrer un billet de retard. Alors quand en cours d’histoire, le professeur lui intime l’ordre de se calmer, face à l’injustice Michel le défie du regard. Une poignée de secondes suffisent. Piqué au vif, le maître ironise :

— Arrête de faire le coq Michel, tu n’as pas encore tombé ton duvet !
 

Les joues en feu, l’élève humilié se lève d’un bond et quitte la salle sous les yeux de ses camarades médusés.
Sur le perron dominant la Plaza del collegio Romano, Michel inspire profondément, lève la tête pour offrir sa joue à la caresse marine du « ponentino ». Des gouttes de sueur emperlent son front et dessinent sur sa chemise deux ogives au niveau des bras. Il rejoint ensuite la Piazza della Minerva, s’approche de l’éléphanteau de marbre et lui murmure un secret à l’oreille. Puis, par jeu, il pivote pour admirer la vitrine de la maison Barbiconi. Bouche bée, il contemple tour à tour, la chasuble violette rebrodée de fils d’or, le précieux gant de soie, le rubis « sang de pigeon » de la bague épiscopale et au tout premier plan, l’affriolante paire de chaussettes rose abandonnée en toute innocence au pied du calice d’argent. Face à ces trésors d’une troublante féminité, les poings impatients, Michel imprime dans ses paumes la trace de ses ongles et jure de devenir lui aussi riche et puissant.

 

La ville éternelle
 

Pour rentrer au palais, Michel ne résiste pas à la tentation de faire un petit détour par la fontaine de Trévi. Face au monumental buffet de travertin, il éprouve toujours la même fascination pour le char de Neptune. À ses côtés, de nombreux touristes jettent des pièces de monnaie dans la vasque aux tritons. Malgré cette halte bénéfique, il sent toujours son corps sous tension. Pour recouvrer la paix, il sait qu’il doit marcher. Seule Rome, sa ville, est en mesure de l’apaiser. Alors, depuis la via alla Dataria, il gravit les trois volées de marches jusqu’au palais présidentiel du Quirinal, redescend dans la foulée vers le monument Victor Emmanuel, monte en courant le grand escalier de marbre blanc. Là, sur la terrasse, à côté de la tombe du Soldat inconnu, il se met au garde-à-vous. À ses pieds la Piazza Venezia, dans son dos le Colisée. Il est invincible.
Sur le chemin du retour, à travers les obscurs portonis, l’adolescent s’invite du regard dans l’intimité des palais. Au bout des allées tigrées d’ombre et de lumière, des îlots de verdure assiègent les vaisseaux de pierre coupés d’ombres violettes. Enfin apaisé, Michel retrouve, rue de Serviti sur la façade ocre du palais, les deux angelots de marbre accoudés au-dessus du médaillon. Au rez-de-chaussée, les persiennes sang-de-bœuf de l’appartement d’Hannah sont fermées. En face sous les toits, la chambre d’Ida est allumée.

 

Une famille atypique
 

Au premier étage, comme tous les soirs, le couvert est mis. Sur un coin de la gazinière, les rubans de pâtes blondes attendent au chaud. Juste à côté, comme un troufion à la parade, le pilon se tient fier dans le mortier de pesto. Michel s’assoit, sort de la poche de sa veste la photo de son père, la dispose en face de lui sur le plateau de chêne. André Dunard affiche la trentaine conquérante. On est tout de suite happé par le magnétisme du bleu infini de ses yeux. Le blond périgourdin pose en tenue de parachutiste devant un avion de tourisme. En arrière-plan, sur le fronton du hangar en tôle ondulée, une pancarte renseigne en lettres capitales — AEROPORT DE BERGERAC-ROUMANIERE
Bergerac ! Un lieu inoubliable pour Michel qui n’a effectué jusqu’à ce jour qu’un seul voyage en Périgord à la rencontre de ses grands-parents paternels. Il garde de son Papy Georges le souvenir d’un pilote chevronné, un vrai casse-cou aux commandes de son Stampe SV4 quand il lui lançait :

 

— Accroche-toi bien petit, c’est parti pour la voltige !
 

Embarqué comme un sac de sable, Michel savait en un clin d’œil se faire poupée de chiffon pour affronter tête en bas la petite mort. De retour sur le tarmac, la nuque alourdie, il savourait chaque compliment :
 

— Ah ! ça, c’est de la graine de parachutiste, comme son père, j’en mets ma main au feu ! se félicitait Papy. Michel bombait son petit torse, ivre de fierté en promettant bien qu’il apprendrait lui aussi un jour à sauter.
 

Face à la photo jaunie, la serviette autour du cou, l’adolescent promène les yeux fermés son nez au-dessus du Tiramisu... quand le téléphone blanc se met à vibrer. Au bout du fil une voix féminine l’interpelle :
 

— Michou ! j’ai oublié de te dire... Il faut que tu ailles chez Lindberg, tu sais le bijoutier de la via del Tritone, apporte-lui mon bracelet en or, la chaînette est cassée. Dis-lui bien que c’est pour madame Dunard. Au fait, sais-tu où on va demain ? Tu ne devineras jamais ! J’accompagne Miriam à Paris. Oui ! Tu as bien entendu. On tourne en extérieur avec Danielle Darrieux... Je n’en crois pas mes yeux ! Alors ce soir on fête notre départ avec la bande. Bon, maintenant il faut que je te quitte. Miriam m’attend. Je t’embrasse.
— Moi aussi maman.
— Attends ! Juste une seconde... mon bracelet est dans le tiroir de la commode... Oh ! j’allais oublier, surtout promets-moi de prendre tes cachets.

 

Et voilà comme d’habitude elle a raccroché la première. Michel amer se prend à regretter :
 

— Quelle mère d’opérette ! Elle se soucie davantage de sa carrière que de son fils unique. La voilà partie pour trois mois et elle n’a pas plus d’une minute à m’accorder.
 

Dans la chambre maternelle, Michel fait glisser le tiroir en bois fruitier, palpe la montagne de sous-vêtements, exhume une boîte noire laquée. Un médaillon s’échappe de la cascade de bijoux. Sous la lentille de verre bombée, il reconnaît la photo de sa mère. Avec sa flamboyante chevelure blond vénitien, ses yeux châtaigne, Judith ressemble à une peinture du Titien. Il retourne la photo et lit au verso : « Judith, mai 1937 ».
Michel sourit. Ah ! Il la reconnaît bien là, à cette manie de légender chacune de ses photos. Une manie, qui a été pour lui récemment à l’origine d’un nouveau questionnement.

 

Il revoit bien la scène. Moteur...
Sur la table de la cuisine, Ida a ouvert la boîte en fer blanc cabossée qui avait jadis contenu des biscuits. Avec ses doigts gourds, elle part à la pêche aux clichés. Dans un premier temps, elle isole une photo sépia et se met à soupirer :

 

— Regarde comme ils étaient beaux tous les deux !
 

André Dunard, rayonnant de bonheur enserre amoureusement la taille de la mariée. Judith, sublime naufragée d’une mer de dentelle, plonge des yeux mélancoliques dans son bouquet. Michel retourne la photo, lit au verso : « Mariage d’André et Judith. Novembre 1937 ».
Mais déjà, Ida brandit un second cliché.

 

— Et celui-là tu le reconnais ?
 

Michel se découvre nu comme un ver, allongé sur une peau de bête. La brave gouvernante auréolée du statut de témoin rapporte :
 

— Ah ! on peut dire que tu étais un beau bébé. À la naissance tu pesais près de 5 kilos. Tu avais des cheveux noirs et drus. Pas étonnant, on t’a attendu plus d’une semaine. Pauvre Judith, elle n’en pouvait plus. Et comme si ça ne suffisait pas, tu es arrivé le jour de la visite d’Hitler ! Toute la ville de Rome était paralysée.
 

Au verso on lit : « Michel 3 mois. Août 1938 ».
Discrètement, sous la table, Michel compte, puis recompte sur ses doigts... non, le compte n’y est pas ! Il manque bien 3 mois !
Au loin, le tintement des cloches de l’église Trinit dei Monti le ramène à la réalité. Il approche son visage du miroir de la coiffeuse, fixe d’un œil sévère son image. De qui peut-il bien tenir ce menton hautain, cette moue d’orgueil, cet arc accusé de sourcils ? Il ouvre la fenêtre. L’air pur le traverse comme une lame. D’un air amusé, il suit la trajectoire d’un écureuil lancé à vive allure sur la branche noueuse du sycomore.
L’esprit confus, il regagne sa chambre et s’allonge sur le lit.

 

L’épopée nocturne
 

Trois heures plus tard, alerté par le réveil, Michel saute à pieds joints sur la descente de lit, saisit son sac à dos, enfonce un bonnet sur ses oreilles.
Depuis le seuil du palais il inspecte la rue. Seule une ambulance hulule en direction du Colisée. Soudain, un bruit de talons durs, sonores... vite, il s’aplatit dans l’embrasure contre la pierre humide... une silhouette coule dans la pénombre... enfin, la voie est libre. Avec la complicité de la nuit, Rome s’est métamorphosée. Pas âme qui vive, seul un chat noir détale sous ses pieds. Michel avance tête baissée. Cinq minutes plus tard, il perçoit le murmure de la fontaine de Trévi.

 

Le voilà maintenant qui s’immerge jusqu’à mi-cuisses et fend des deux mains les eaux ombreuses du bassin. Comme d’habitude, une fois le seau rempli de pièces de monnaie, il s’en retourne en rasant les murs. Tout à coup, dans un froissement d’éventail, une chauve-souris frôle une colonne antique et réveille une escouade d’étourneaux. Leurs criailleries figent le voleur dans un effroi primitif, le souffle suspendu. Telles des gouttes de plomb les secondes tombent. Enfin le silence revient. Allez ! c’est reparti. Michel hâte le pas, pressé d’en finir. Au carrefour, alors qu’il s’apprête à traverser, dans son dos un moteur vrombit. Une Fiat 500 de couleur claire ralentit tous feux éteints. Le pneu avant geint contre le trottoir. La voiture pile sec à sa hauteur. Une portière claque. Une odeur de tabac colonise ses narines. Soudain une patte moite et griffue s’abat sur son cou. Dans un réflexe de survie, l’adolescent bondit, se libère de l’emprise et court à toutes jambes. Le sang pulse dans ses tempes, son cœur en émoi escamote plus d’un battement. Michel halète au bord de l’épuisement. Allez ! Plus qu’une dizaine de mètres. À bout de souffle, il trouve enfin le répit adossé au portail du palais. Inquiet, l’index sur l’artère radiale il compte ses pulsations... tout est normal. Avec un soulagement de rescapé, il se félicite d’avoir échappé à la crise. Sa mère avait raison, le nouveau traitement du docteur Baldoni commence à faire effet. Plus que trois marches et le voilà à la cave, en sécurité.
Mission accomplie, une fois de plus il s’en est bien sorti. Semaine après semaine la cagnotte grossit. Grâce à elle, il va pouvoir financer ses leçons de parachutisme. Il a bien fallu qu’il se débrouille seul, puisque Judith répète à l’envi que ses cachets d’actrice suffisent à peine à couvrir les frais de scolarité de son fils. II est vrai qu’elle a tenu à lui offrir le meilleur établissement de la ville.

 

Michel attend de fêter ses 15 ans dans 1 mois et 3 jours pour pouvoir se rendre à l’aéroport de Ciampino, muni de son autorisation parentale. Sa mère la lui a déjà signée depuis longtemps... un papier plié à la diable, noyé au milieu des bulletins scolaires.
Dans le relent humide des pierres froides, Michel dissimule son butin dans une des anfractuosités de la muraille. Soudain, au fond du trou, sa main entre en contact avec un objet métallique. Il approche sa lampe de poche, dégage avec ses doigts une plaque en fer dissimulée sous un amas de poussière. Toujours curieux, il la soulève. Très lentement à ses côtés, dans un bruit sourd, un pan de mur se met à pivoter. En face de lui un escalier plonge dans la roche. Le dos plaqué contre la paroi, les phalanges crispées sur les aspérités du calcaire, Michel, le dos voûté, s’aventure dans un sombre couloir aux relents de moisi. L’humidité le perce jusqu’à la moelle. Quelques mètres plus loin, il est arrêté par un portail. Derrière d’épais barreaux, un squelette est allongé sur une paillasse au fond du cachot. Sur le mur, parmi les graffitis une date est encadrée : « 5 mai 1945 ».

Ce lundi matin, sans surprise, la lettre à l’entête du lycée Visconti est arrivée. À l’intérieur le message est clair : « Le conseil des professeurs a prononcé une exclusion de trois jours à l’encontre de l’élève Dunard Michel pour comportement irrespectueux envers un professeur. »
Notre lycéen se frotte les mains et traverse la rue pour informer Ida de son absence. C’est décidé, il va mettre à profit ce temps libre pour mener à bien son enquête. Trois jours devraient suffire pour élucider l’énigme de sa vie.

 

J-3
 

D’abord, comme promis, Michel se rend à la bijouterie Lindberg. Dés que la sonnette retentit, un petit homme au crâne luisant s’avance en traînant les pieds. L’adolescent lui tend le bracelet :
 

— Bonjour monsieur, pourriez-vous réparer cette chaînette ? Je suis le fils de madame Dunard.
 

Tout en promenant son doigt de diamantaire sur le bijou, l’homme au teint de cire s’étonne :
 

— Le fils de madame Dunard ? Vous ne lui ressemblez pas du tout.      
 

Dans l’arrière-boutique, le commis aux yeux de furet soulève une fesse du tabouret, retire sa loupe d’horloger, dévisage sans vergogne le jeune client. Une fois la date de livraison fixée, Michel fuit la boutique soulagé.
Non loin de là, l’esprit encore troublé, il rejoint le terminus des tramways et prend place à bord d’un étroit wagon bleu affichant sur son flanc la destination Cinecitta.

 

Dans le compartiment surchargé, des actrices trop maquillées côtoient des figurants en costume d’époque. Le tram brinquebalant rase les murs de la basilique San Giovanni. Via Appia Nuova un aqueduc romain succède à des pans de murailles antiques, avec en toile de fond, comme toujours à Rome, les ifs et les pins maritimes sur le bleu dur du ciel. Après les champs, dans la verdure, apparaissent enfin les bâtiments hyper fascistes d’Hollywood-sur-le-Tibre, la nouvelle capitale du cinéma italien.
Michel a rendez-vous avec son parrain Ettore qu’il n’a pas revu depuis sa communion. Il avance au milieu d’une allée bordée d’arbres, le long des grands studios. Sur la pelouse centrale, pendant la pause, il reconnaît l’actrice Déborah Kerre allongée sur l’herbe. Michel pousse la porte noire du teatro numéro 5, s’arrête bouche bée sur le seuil, saisi par la hauteur et le volume du studio. Au centre, un décor de carton-pâte reconstitue à l’identique le quartier populaire de Subure. Sur le pavé inégal d’une rue de la Rome antique, Marlon Brando impérial, drapé dans une toge blanche, avance sous la lumière crue des projecteurs. En apercevant son filleul de loin, Ettore lui fait signe d’attendre.

 

— Silence ! action !
 

Le clap man se précipite devant la caméra :
 

— Julius Caesar 5th !
 

Le réalisateur abaisse le bras, valide la prise dans le porte-voix :
 

— Cut ! It's ok for me! I keep it !
 

Quelques minutes plus tard, Ettore étreint chaleureusement son filleul et l’entraîne au bar. Un homme trapu juché sur un tabouret leur tourne le dos. Le scénariste lui tape amicalement sur l’épaule :
 

— Federico, je te présente Michel Dunard, le fils de Judith.
 

Le réalisateur surpris se retourne d’un bond.
 

— Enchanté jeune homme ! Ta mère m’a souvent parlé de toi l’an dernier sur le tournage des « Vitelloni ». Comme tu vois, nous sommes envahis par les Américains. Ils ont quitté Hollywood pour venir tourner à Rome et faire des économies. Il paraît que c’est la mode des péplums !
 

Ettore s’inquiète :
 

— Et toi Federico, que nous prépares-tu ?
— Oh ! moi je reste fidèle au bon vieux cinéma italien. Je travaille sur mon prochain film « La Strada ». Pour la tête d’affiche, j’ai signé avec Anthony Quinn. Tu sais Ettore, depuis que je me suis aménagé un appartement juste à côté du teatro numéro 5, je gagne un temps fou pour travailler.

 

Il jette un coup d’œil à sa montre :
 

— Désolé mes amis, il faut que je vous quitte. Giullietta m’attend.
 

En le regardant s’éloigner, Ettore prend son filleul à témoin.
 

— Petit ! Rappelle-toi bien de ce nom : « Federico Fellini. »  Un jour le monde entier parlera de lui.
 

Les deux hommes trouvent refuge dans un coin de la salle autour d’une table basse. Michel va droit au but :
 

— Parrain, toi qui connaissais bien papa, parle-moi de lui !
 

Ettore se cale au fond du fauteuil, boit une gorgée de bière, lève les yeux au ciel :
 

— Oh ! oui, André était mon ami. Je l’avais fait engager comme scénariste au temps de la propagande. C’était un homme attachant, toujours d’humeur égale. Il a rencontré ta mère ici, à Cinecitta. Pour lui ça a été le coup de foudre. Il l’a épousée sans attendre et tu es né dans la foulée. Bébé tu avais déjà du caractère ! Tu nous as piqué une de ces crises sur les fonts baptismaux, le curé n’en revenait pas.
 

Dans un envol d’yeux morts Ettore grimace.
 

— Et puis cette foutue guerre est arrivée. Fin 43, ton père a rejoint la résistance. Un jour, il a sauté en parachute depuis un Dakota et...
absorbé dans une douloureuse pensée, Ettore contracte ses mâchoires et jette dans un soupir :                
— Il s’est tué au-dessus du Vercors. Je ne m’y ferai jamais.

 

Le teint blême, tassé sur sa chaise, Michel s’applique à faire craquer une à une ses phalanges. Visiblement gêné, Ettore essaie de gagner du temps, se racle la gorge pour éclaircir sa voix éraillée par le tabac.
 

— Voyons... où en étais-je ? Ah ! Oui, je disais donc que pendant la guerre Rome a été bombardée, des quartiers entiers ont été détruits.

À l’époque, vous habitiez tout près d’ici, Via Tuscolana.
 

Tout de suite des images, des odeurs, s’imposent à Michel. Moteur...
Il revoit le petit appartement... le papier à fleurs de sa chambre d’enfant. Un matin alors qu’il sommeille encore, André pousse la porte de sa chambre, dépose une valise au pied du lit. Michel garde toujours intacte l’odeur de sa pipe mêlée aux notes musquées de son parfum... il sent contre sa main la côte râpeuse du velours de sa veste... deux bras l’enserrent... une promesse lui est faite au creux de l’oreille... la porte grince... pieds nus c’est la course en pyjama jusqu’au balcon... ses petits doigts cramponnés aux barreaux... Oh ! non... encore un dernier baiser... André disparaît au coin de la rue. Il n’est jamais revenu.
Ettore, plongé dans un tourbillon de souvenirs malheureux, avale une autre gorgée de bière.

 

— Pendant la guerre, dans un premier temps les studios ont été fermés. Par la suite, ils ont servi de camps pour les réfugiés. Si mes souvenirs sont bons, vous avez été hébergés, ta mère et toi dans le studio numéro 9, celui qu’on avait baptisé « la salle de masse ». Oh ! vous n’y êtes pas restés longtemps, jusqu’à ce que vous héritiez avec ta tante du palais rue de Serviti. Au fait, je suppose qu’Hannah réside toujours la plupart du temps à Ostie ?
— Oui, le plus souvent. Mais dis-moi parrain, de qui avons-nous hérité tous les trois ?
— Oh ! ça, c’est difficile à expliquer. Demande-le à ta mère ou bien à ta tante.

 

J-2

Cette nuit, Michel a eu du mal à trouver le sommeil. Au-dessus de son lit, des loirs ont labouré sans relâche les lattes du plancher. En début d’après-midi, bien qu’on le lui ait toujours interdit, il monte faire un tour au grenier. Le sombre escalier colimaçonne jusqu’aux combles. La clef tourne deux fois en grinçant dans la serrure. Enfin, la rétive porte en pin gémit sur ses gonds. Le vent hurle sous la charpente. Accrochées aux poutres spectrales, des toiles d’araignées se balancent. Dans la lumière du jour fanée par la poussière des vitres, Michel découvre pêle-mêle une paire de fauteuils houssés, un vieux landau garni de tableaux, une ottomane pourpre à trois pieds. Ici et là, indiscrètes sentinelles, une casserole cabossée et un seau en fer étamé pointent les gouttières. Contre le mur du fond, une rangée d’étagères ploient sous des piles de journaux. Dans un coin, un paravent chinois pleure ses lambeaux de soie rongés par les rats. Michel s’avance et découvre derrière la cadavérique ossature un élégant coffre de marine en palissandre orné de poignées en laiton. À peine a-t-il soulevé le couvercle qu’une robe de mariée en tulle et organza mousse et remousse d’aise comme pour dissuader les curieux. Une fois la barrière de froufrou vaincue, les doigts de Michel glissent sur une boîte en zinc. Avec la pointe de son couteau, il désolidarise les plaques de métal soudées par l’oxydation. Une mallette en cuir noir apparaît. Dommage elle est cadenassée. Michel se promet de revenir sans tarder pour chercher la clef. L’heure tourne. Pour son deuxième jour de liberté il a choisi d’aller voir un film avec son acteur préféré : l'humoriste Peppino De Fillipo. Avant de quitter les lieux, en passant près du vieux landau, une aquarelle attire son attention, elle est signée en bas à droite : Judith.L. Sur la toile, l’artiste s’est appliquée à reproduire avec réalisme une imposante villa de style néoclassique.
Au dos du tableau il lit : « Villa Torlonia, été 1937 ».

 

En rentrant du cinéma à la nuit tombée, Michel est surpris. Au rez-de-chaussée les persiennes sont en projection, l’appartement est allumé. D’habitude Hannah revient à Rome la veille de Pâques pour assister le lendemain à la bénédiction urbi et orbi sur la place Saint-Pierre. Pourquoi donc a-t-elle avancé d’une semaine la date de son retour ? Ce phénomène est loin d’être anodin pour elle.
 

Au premier étage, ce mercredi soir sur la table de la salle à manger, Michel découvre un petit mot calé contre le verre à pied. Il reconnaît l’écriture tremblée d’Ida :
 

— Michou, n’oublie pas de mettre ma « mentuccia » sur tes aubergines.
 

Juste à côté du plat, dans une cassolette en bois bruni, la petite menthe du jardin de la gouvernante macère dans une cuillerée d’huile d’olive. Les larmes aux yeux, Michel se met à répéter en guise de mantra :
 

— Grazie Ida ti voglio bene...Grazie Ida...
 

Avec gourmandise l’adolescent promène le légume braisé sous son nez, l’approche de ses lèvres... quand le téléphone blanc se met à grelotter. Au bout du fil une voix râpeuse à l’accent calabrais :
 

— Je veux parler à madame Dunard.
— Elle est à Paris.
— Oh ! Dans ce cas, passez-moi sa sœur.
— Je ne sais pas si elle est rentrée.
— Moi jeune homme, je peux vous dire que oui. Surtout, ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Allez ! passez-moi vite madame Longman et dites-lui que c’est urgent. J’ai assez perdu de temps.

 

Au rez-de-chaussée, Michel surprend sa tante, la tête enfouie dans la penderie. D’un œil acéré, elle fourrage dans ses vêtements à la recherche d’une nouvelle tenue.
 

— Hannah ! Un monsieur avec un accent du sud te demande au téléphone. Il dit que c’est urgent.
— Réponds-lui que je ne suis pas là.
— C’est déjà fait, mais il ne m’a pas cru.

 

Après avoir jeté sur son neveu une rafale de coups d’œil furtifs, Hannah tout en bougonnant finit par le suivre dans l’escalier. Sur le palier elle lui intime l’ordre de l’attendre et tire sur elle la porte de la salle à manger. Vite, Michel court dans sa chambre, colle son oreille contre le conduit de cheminée, suspend son souffle. Des bribes de conversation lui parviennent. La voix amortie d’Hannah est audible, le ton ferme :
 

— Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler... Oh ! mais c’est une vieille histoire !... Non ! inutile d’insister... puisque je vous dis que nous ne l’avons pas... Ah ! maintenant ça suffit... pour la dernière fois je vous répète que non.
 

Un long silence, puis c’est un cri de révolte :
 

— Voleur ?... Impossible. Ma parole vous êtes fou, je ne sais pas de qui vous voulez parler... il n’y a pas de voleur chez nous.
Plus rien. Deux minutes plus tard le ton a changé :
— Non, je vous en supplie, ce n’est qu’un enfant... par pitié, ne lui faites pas de mal !... Non, ne le mêlez pas à cette vieille histoire...

 

À nouveau un long silence puis :
 

— Surtout n’en parlez pas à ma sœur... bien sûr, je la situe très bien... oui, nous étions amies... à demain... 17 heures... vous avez ma parole... oui, j’y serai.
 

Une heure plus tard, dans son lit, Michel ne réussit toujours pas à trouver le sommeil. Suite à la conversation téléphonique il a bien compris que le voleur en question c’était lui et qu’à bord d’une Fiat 500 grise quelqu’un l’épie, mais une question le taraude : « pourquoi diable s’intéresse-t-on ainsi à lui ? »
Chut ! Tout à coup il bondit comme un ressort. Des bruits inhabituels lui parviennent du grenier. Encore un loir ? Il tend l’oreille... non, ce sont des craquements secs... quelqu’un s’aventure dans l’escalier. Il entrebâille la porte de sa chambre. Dans une flaque de lumière tremblée, Hannah en chemise de nuit, une lampe à la main, redescend du grenier sur la pointe des pieds. Elle serre sous son bras la mallette en cuir noir cadenassée.

 

J-1
 

Ironie du sort, pour son dernier jour de liberté Michel est resté bloqué au palais. Depuis l’aube il est à l’affût. Bientôt 16 heures et toujours rien... 16 heures 17, enfin une porte claque au rez-de-chaussée... quelqu’un ouvre le garage... un cliquetis de roue libre... le coup d’envoi est donné... une poignée de minutes plus tard, Michel enfourche lui aussi sa bicyclette. À une distance raisonnable, il pédale derrière sa tante avec une seule idée en tête, surtout ne pas la perdre de vue.

Allez ! maintenant Hannah s’engage sur la Piazza Barbarie, contourne la fontaine du Triton. Circuler à Rome à vélo relève de l’exploit. Des coups de klaxon accompagnés de petits mots fleuris fusent de toutes parts. Rien d’étonnant puisqu’ici chaque conducteur fait sa propre lecture du code de la route.
 

Mamma mia ! Mais où est-elle donc passée ? Ouf !... Au loin, en étendard, il retrouve la veste rouge et le ballon bleu de la jupe. Sur la Piazza de la Republica on tourne en rond. Le plus têtu s’impose. Vite, Hannah s’en échappe. Tout en pédalant, Michel ralentit un peu et lève le nez pour admirer la sinueuse marquise de la nouvelle gare Termini. Un coup de klaxon le ramène à la réalité. Dans un nuage de fumée, une Vespa le dépasse. Sur la selle arrière, une piquante brunette les cuisses à l’air lui fait un bras d’honneur et lui tire la langue. Ma non importa ! Hannah est toujours en vue. La voilà maintenant qui double une patinette, tend le bras gauche, s’enfonce sur la Via Tiburtina, dépasse les trois arches du cimetière Del Verano, le longe sur gauche, s’arrête enfin devant la porte Crociate. Elle appuie sa bicyclette contre le mur, sort de la sacoche un paquet marron et s’enfonce dans le cimetière en serrant le colis sur son sein.
 

Depuis le seuil, en découvrant l’immensité du champ de repos, Michel comprend pourquoi les Italiens qualifient le site de « monumentale ». À perte de vue, le long d’innombrables allées, s’alignent des chapelles, des mausolées, des caveaux ornés de croix, de bustes, de médaillons... Dans ce musée à ciel ouvert, une petite silhouette danse au milieu des cyprès. Hannah semble bien connaître l’endroit, elle avance tête baissée, d’un pas assuré. Tout à coup elle bifurque sur droite et se noie dans une mer de caveaux blancs. Quelques minutes plus tard, dissimulé derrière une chapelle funéraire, Michel a trouvé le point d’observation rêvé. Un coup d’œil à la montre. Elle affiche 16 heures 45... Normal, Hannah est toujours en avance !
Tiens ! La voilà maintenant qui gravit cinq marches, s’agenouille devant un majestueux tombeau blanc et se met à prier. Tout près d’elle, un rat rondouillard longe la plinthe du monument. Le rongeur s’aplatit, se glisse dans une fente, bientôt la pointe effilée de sa queue a disparu. Un instant de lumineux silence.

 

Chut ! Oui, c’est bien ça, de lourdes semelles broient le gravier. Hannah se signe pieusement de l’index et se retourne. Une silhouette massive surgit entre les tombes. Michel rampe, tend le cou entre deux croix. Un individu au visage épais, à la bouche lippue et à la puissante moustache s’abrite derrière une paire de lunettes noires. Une profonde cicatrice lui barre la joue gauche. D’un air pénétré, l’homme écrase son mégot sous le pied. Face à lui, Hannah déchire nerveusement la poche marron et exhibe la mallette noire. D’un geste violent l’étranger s’en empare, compulse à l’intérieur quelques feuillets, tourne le dos et s’éloigne sans un mot. La jeune femme, les bras ballants, accompagne du regard la ronde silhouette jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse au détour d’une allée. Hannah s’éloigne à son tour. Michel peut enfin sortir de sa cachette. Il s’approche du tombeau surélevé. Sur le fronton il lit gravé dans le marbre :
« Famiglia Petacci ».
« Petacci ? » Ce nom ne lui est pas inconnu. Mais bon sang, où l’a-t-il entendu et à quelle occasion ?     
En faisant un quart de tour sur la droite, Michel découvre juste à côté un autre caveau en pierre blanche. Incredibile ! Un des hasards de la vie ! Ici, sur le fronton il lit :
« Famiglia De Fillipo »
Là au moins, pas de mystère. Ce patronyme est connu de l’Italie entière. En cinéphile averti, Michel sourit. Soudain une idée noire lui traverse l’esprit. Peut-être qu’un jour, son idole, le célèbre comique Peppino, rejoindra ici ses parents.

De retour au palais à la nuit tombée, Michel croise sa gouvernante dans l’escalier. Il en profite :
 

— Ida ! Connais-tu la famille Petacci ?
 

La brave femme lève les bras au ciel.
 

Grazie a Dio ! No ! Je n’ai jamais eu affaire à ces gens-là et je ne veux surtout pas en entendre parler.
Inutile d’insister. Heureusement Michel a une autre piste pour mener à bien son enquête. Demain matin il posera la question à son professeur de dessin.

 

Le retour au lycée
 

Le cours est terminé, les élèves quittent la salle de classe en bavardant. Michel s’avance au pied de l’estrade :
 

— Monsieur, j’aurais une question à vous poser.
— Bien sûr, Michel, j’espère être en mesure d’y répondre.
— Connaissez-vous la famille Petacci ?
— Personnellement non, mais comme tout le monde j’en ai entendu parler. Voyons voir ! Petacci ?... Oui, je crois savoir que les parents appartiennent à la haute bourgeoisie de Rome. Le père a été le médecin au Vatican du pape... Euh !... Oui, c’est ça... Pie XI. Ils ont eu deux filles. La plus jeune est actrice, elle a pris le pseudonyme de Miriam Day... Ah ! mais je vois que tu la connais... pourtant peu de gens le savent. Quant à l’aînée, Clara, ou Claretta comme tu voudras, elle a défrayé la chronique à la fin de la guerre. Oh ! J’ai toujours présente à l’esprit la terrible photo de la Piazza Loreto... Pardon ?...une minute Michel !... oui Romeo, qu’y a-t-il ?
— Monsieur, on m’a volé ma boîte de fusains.
— Volé ! Tout de suite les grands mots. Allons voir dans le placard du fond.

 

Au milieu de la salle, l’enseignant se retourne :
 

— Michel, voilà tout ce que je peux te dire. J’espère avoir répondu à ta question ?
— Oui, monsieur. Je vous remercie.

 

Ce samedi matin en sortant du lycée, Michel a rendez-vous avec son amie Claudia sur la Piazza di Spagnia. En ce moment les cascades roses et mauves des azalées en fleurs dévalent les marches du grand escalier. Alors qu’il avance sur le trottoir de la Via Condotti, de loin il croit reconnaître un visage sur le présentoir du marchand de journaux. Quelques pas de plus et le doute est levé, la même moustache, mais surtout la même cicatrice sur la joue gauche... Oui, c’est bien l’homme du cimetière Verano. En s’approchant, il lit à la une de la Stampa : « Règlement de compte sur les bords du lac de Côme ».
Sous la photo, la manchette : « Un des gros bonnets de la mafia calabraise a été abattu hier soir de deux balles dans la tête ». 
Photo : M. Vecchioli. Voir page 4.
Michel s’empresse d’acheter le journal et découvre en page 4 l’article suivant :

 

« Meurtre sur les bords du lac de Côme. Rebondissement !
 

Plusieurs témoins affirment avoir vu la victime, la veille de sa mort en compagnie d’un homme à l’accent britannique. De là à conclure que l’assassin serait un émissaire du MI5 de l’Intelligence Service envoyé par Churchill ?... Certains ont déjà franchi le pas ! Pour l’instant seule l’enquête en cours nous le dira. »
 

La révélation
 

Comme tous les dimanches soirs quand elle réside à Rome, Hannah a invité son filleul à dîner. Elle lui a cuisiné son plat préféré, le fameux « Suppli ». Enfant, Michel raffolait de ces boulettes de riz garnies de « provatura ». Ce fromage fondant filait tellement qu’on avait baptisé le mets : « Suppli al telefono ». Aujourd’hui la « provatura » file toujours autant, mais ce soir Michel ne rit pas. Hannah les sourcils froncés considère avec grand intérêt l’ovale de ses ongles. Autour de la table un silence gêné s’est installé. Michel surveille sa tante du coin de l’œil. Va-t-elle encore lui faire l’ellipse de l’essentiel ? Soudain, le regard d’Hannah s’agrandit, elle décroise les jambes, module un soupir... arrive enfin la question qui débloque la situation :                    
 

— Michel, Ida m’a dit que tu voulais avoir des renseignements sur la famille Petacci ?              
— Oui j’aurais aimé... mais elle a refusé de m’en donner.
— Que veux-tu savoir au juste ?
— D’abord, j’aimerais que tu me dises comment tu as connu cette famille.
— Oh ! Le plus naturellement du monde. Papa était un tailleur réputé sur la place de Rome et le docteur Petacci était un client fidèle. Il venait faire ses essayages accompagné de son épouse et de ses deux filles. Plus tard, j’ai retrouvé l’aînée, Clara sur mon lieu de travail. Cette femme avait un chic fou, un teint clair, une poitrine opulente... Ah ! elle ne passait pas inaperçue. Au début, Clara arrivait tous les jours à 15 heures précises au palais Venezia à bord d’un side-car rouge. Pour rejoindre la chambre du Zodiaque, elle ne passait jamais devant mon bureau sans m’adresser un petit signe de la main... Oui, je l’avoue, je l’aimais bien.
— Que venait-elle faire tous les jours au palais Venezia ?
— C’est difficile à expliquer... disons qu’elle occupait un poste de conseillère très haut placé.
— Et toi Hannah que faisais-tu au palais Venezia à cette époque ?
— Plus jeune, j’avais débuté comme elle... mais plus modestement. Et puis un jour, j’ai décidé d’avoir un vrai métier, alors je me suis mise au travail. J’ai gravi les échelons jusqu’à atteindre le poste d’archiviste que j’occupe aujourd’hui.
— Et maman que faisait-elle à l’époque ?
— Judith n’a toujours eu qu’une idée en tête, faire du cinéma. C’est Miriam Petacci qui l’a introduite à Cinecitta. Depuis elles ne se sont jamais quittées.
— Miriam Petacci ? Tu veux dire Miriam Day ?
— Oui, après les événements Miriam a pris un pseudonyme. On peut la comprendre !
— Quels événements ?
— Bon ! Michel  le moment est venu, il faut que nous parlions sérieusement tous les deux. Ta mère m’a demandé de le faire dès que je jugerai le moment opportun. Aujourd’hui tu es en âge de comprendre. Reprenons les choses dans l’ordre, depuis le début.

 

Hannah sirote son « ristretto ». Michel contemple son arête nasale courte et droite, ses pommettes hautes. La jeune femme, par-delà l’épaule de son neveu, semble fixer une vision lointaine :
 

— Ah ! je n’oublierai jamais ce 1er novembre 1936, c’était le jour de l’annonce de la formation de l’axe Rome-Berlin. Papa venait d’ouvrir sa nouvelle boutique sur le Corso. Pour te situer... juste en face du Palazzo Chigi... tu vois ? Maman s’occupait de la vente. Ce soir-là en ne les voyant pas rentrer, nous avons décidé avec Judith de nous rendre au magasin. Après avoir poussé la porte... l’horreur !
Papa et maman gisaient dans une mare de sang.
— Qui les avait tués ?
— Des fascistes ! Mais pour te dire qui précisément ? ça, on ne le saura jamais. Tout s’est effondré ! Nous étions perdues !

 

Hannah pose sa tasse sur la table, ses mâchoires se mettent à trembler, d’un revers de la main elle écrase une larme sur sa joue puis se ressaisit :
 

— Tout de suite le docteur Petacci et ses filles nous sont venus en aide. Oui, nous n’étions plus que deux orphelines... mais deux orphelines juives !  
Et puis il y a eu ce fameux 28 avril 1937. Ce jour-là Mussolini en personne est venu inaugurer en grande pompe les nouveaux studios de Cinecitta. Il était accompagné d’un de ses fidèles conseillers. L’homme se faisait appeler « Il Signore ». Miriam le connaissait bien. Elle lui a présenté ta mère et ta mère lui a plu. Deux jours plus tard, Judith était invitée à la villa Torlonia. Le Duce y donnait des fêtes somptueuses entouré de ses amis. Il était à son apogée.... Comprends-moi bien Michel, ta mère ne pouvait pas se permettre de refuser... « Il Signore » était aussi colérique que son mentor ! N’oublie pas que nous étions juives et que la proclamation des lois raciales a eu lieu seulement un an après... déjà la menace était réelle.
Mais « Il Signore » a fait ce qu’il a pu. Il nous a mis tous les trois à l’abri ici, rue de Serviti. Il ne pouvait pas faire davantage. Il était déjà père de plusieurs enfants et dans la propagande il prônait la reconnaissance de la famille ! Malgré tout, il a voulu te faire un legs.
Fin avril 45, Clara Petacci avait rejoint Mussolini sur les bords du lac de Côme. Le couple s’apprêtait à fuir en Suisse. Avant d’être arrêtée, Clara a eu le temps de confier au « Signore » une mallette en cuir noir contenant les lettres de Winston Churchill... des lettres d’une valeur inestimable d’après lui. Il a tenu à nous donner cette mallette.
— Qu’y avait-il dans ces lettres ?
— Avant la guerre, les deux dirigeants anglais et italiens avaient entretenu une longue correspondance dans laquelle Churchill disait à Mussolini toute l’admiration qu’il lui vouait. Le Duce gardait ces lettres comme monnaie d’échange. Pour te dire, au lendemain de sa mort des espions anglais se sont lancés à la recherche de ces documents. Sans succès. Dés septembre 1945 c’était au tour de Churchill, sous le nom de « colonel Warden », de venir incognito en villégiature sur les bords du lac de Côme à côté de Dongo ! Tu parles ! Il était sans doute lui aussi à la recherche de cette sacrée mallette ! Peine perdue puisque ta mère et moi avons réussi à la cacher ici-même, au grenier, jusqu’à jeudi dernier.
— Où se trouve-t-elle maintenant ?
— Oh ! Je n’en ai pas la moindre idée.
Le 5 mai 1945, s’il est vrai qu’avec ta mère nous avons réussi à nous débarrasser tant bien que mal d’un espion anglais, face à la mafia, là nous n’étions pas armées.

Hannah enroule une mèche de cheveux sur son doigt, poursuit la parole empêchée :
 

— Pour finir, il faut que tu saches une chose très importante. Ta mère n’a jamais caché la vérité à André Dunard. Il a tenu à l’épouser. Il t’a élevé et il t’a aimé comme son propre fils. Voilà Michel, nous sommes maintenant arrivés à la fin de notre histoire.
— Où se trouve mon père ? Je veux le rencontrer.
— Il a été exécuté par les communistes fin avril 1945.

 

Hannah sourit avec une tendresse inquiète.
Michel gêné par la fixité de son regard hoche la tête :

 

— Hannah, te souviens-tu ? Quand j’avais 5 ans un jour tu m’as dit : c’est fou ce que tu peux lui ressembler !
 Depuis, cette phrase m’a toujours hanté. Aujourd’hui enfin, grâce à toi, je ne suis plus un enfant du secret.

 

Épilogue 1

Toute la nuit sur Rome, le vent a soufflé fort. Des tuiles sont tombées du toit et la vitre de l’oculus s’est fendue. La ville se réveille sous un ciel de poix et commence à panser ses plaies. Hannah est montée au grenier pour évaluer les dégâts.
Sur le palier, la rétive porte en pin bat au gré du vent. Le plancher vibre sous ses pieds. Dans l’entrebâillement elle pointe la tête. La robe de mariée de Judith est exposée sur la bergère pourpre. Elle a été lacérée. Contre le mur du fond, une multitude de journaux jonchent le sol. Hannah redescend en courant jusqu’à la salle à manger, pousse la porte à double battants. Sur la table en chêne le couvert est mis. Sur la gazinière le risotto au parmesan s’est figé. Elle se précipite dans la pièce voisine. Le lit n’a pas été défait. Le cartable gît au pied du fauteuil. En se retournant, avec un mouvement de recul, elle découvre punaisée sur la porte de la chambre la terrible photo Del Corriere Della Sera en date du 30 avril 1945 :
Sur la Piazzale Loreto à Milan, les corps de Mussolini et de sa maîtresse Clara Petacci sont exposés à la foule pendus par les pieds.
Hannah descend l’escalier en courant, traverse la rue et se met à crier :

 

— Ida, Michel a disparu !
 

Épilogue 2
 

Toute la nuit sur Rome, le vent a soufflé fort. Des tuiles sont tombées du toit et la vitre de l’oculus s’est fendue. La ville se réveille sous un ciel de poix et commence à panser ses plaies. Ida est montée au grenier pour évaluer les dégâts.
Un cri.

 

— Au secours ! Michel s’est pendu.
 

Dans la Via De Serviti à intervalles réguliers, le gyrophare du camion bleuit les angelots de la façade. Un pompier s’avance vers Hannah.
 

— Tenez ! On a trouvé ce papier punaisé sur la porte du grenier.
 

La jeune femme avec un mouvement de recul reconnaît la terrible photo à la une Del Corriere Della Sera en date du 30 avril 1945 :
Sur la Piazzale Loreto à Milan, les corps de Mussolini et de sa maîtresse Clara Petacci sont exposés à la foule pendus par les pieds.

 

5.680002
Votre vote : Aucun(e) Moyenne : 5.7 (3 votes)

Commentaires

cfer
Hors ligne
Inscrit depuis : 19/11/2014
Michel Dunard

Lla Poussière

 

Merci d'avoir pris le temps de lire cette longue nouvelle.

Tes mots m'ont émue!

J'ai beaucoup apprécié moi aussi ton Michel Dunard. Faute de temps je n'ai pas pu ajouter un commentaire. Une fois les vacances terminées je m'y repencherai.

la poussière
Hors ligne
Inscrit depuis : 25/01/2013
Michel

juste un petit commentaire pour te dire que ton texte me laisse pantoise.

j'ai besoin de prendre plus de temps pour le relire et le commenter. Je t'ai suivie avec plaisir dans ton périple romain, trop de choses m'ont plu.

J'ai besoin de les digérer, mais premier commentaire: bravo !

cfer
Hors ligne
Inscrit depuis : 19/11/2014
Les chaussettes rose tyrien

Pour voir la belle collection de chaussettes hautes, rose tyrien du cardinal Barbiconi vendues au prix charitable de 8,50 euros la paire, il faut se rendre dans la boutique mais attention elles ne chaussent que les pieds sacrés!

Conseil amical de la part d'une authentique blonde périgourdine, petite nièce d'André Dunard.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
L’air vivifiant (et iodé) de

L’air vivifiant (et iodé) de Rome a dû stimuler l’imagination de l’auteur... À moins que ce soit l’abus d’hosties vaticanes. D’entrée, ça pilonne (au mortier). Et fouette cocher, le serpent se transmute soudain en une masse ferme (là, je laisse votre imagination galoper). D’autant que la via Serviti se trouve à côté de la via del Tritone. Il n’y a pas de lézard ! ça démarre en pétaradant. Moteur ! (ou vroom, vroom, pour parodier Olala). N’oubliez pas, lecteur. Nous sommes à Rome ; l’auteur aussi d’ailleurs... que je soupçonne d’aimer les effluves de Chianti et d’entendre l’éléphanteau lui murmurer à l’oreille.

Plusieurs histoires s’imbriquent : celle avec un grand H, celle d’une famille et d’un enfant, celle du cinéma aussi. Le récit est rondement mené et l’issue ne nous est dévoilée qu’à dose homéopathique. L’auteur peut être fier comme un pilon. L’entrée en matière est particulièrement réussie. Les phrases se font plus ramassées quand c’est nécessaire ; néanmoins, la poésie n’est pas absente pour autant (j’ai particulièrement aimé le J-2 dans le grenier), l’humour et les coups de pied au cul non plus.

Il y a là également un travail de documentation important ainsi qu’une mise en forme et une histoire originales. L’auteur nous fait son cinéma et le lecteur que je suis apprécie. Bravo !

J’ai souri et ri sur certains passages :

— Ici, j’ai cherché l’affriolante paire de chaussettes roses :

 

— Petit coup de pied en passant aux riches et puissants de l’état Vatican.
— Ah ! là, j’ai ri... le blond périgourdin (fantasme sans doute ?).

— Plus loin, j’ai eu l’impression de relire « le club des cinq ».
— Tiens, une photo du Thetro N° 5

Pour mémoire, qques pbs à voir en correction :

1) En faisant un quart de tour sur droite
2) Michel découvre juste à côté, un autre caveau en pierre blanche.
3) même personne qui parle:
— Des fascistes ! Mais pour te dire qui précisément ? ça, on ne le saura jamais.
— Tout s’est effondré ! Nous étions perdues !
4) Sur le palier, la rétive porte en pin, bat au gré du vent.

5) plus qques autres (ponctuation) : la virgulite est-elle une maladie et est-elle contagieuse ??? angel

 

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
       Les mots me manquent.

 

 

 

 Les mots me manquent. Le premier qui me vient : Gonflé !!!
Fourmillant de vie… Documenté. Tant sur le milieu du cinéma que sur la situation politique de l'époque.

 

De l'humour en prime.
Style galopant à toute vitesse. Palpitant du premier au dernier mot
Et quelle chute ! Inattendue  plausible. Et terrible !
Bravo, bravissimo !

clappinggive_rose

Vous devez vous connecter pour poster des commentaires