Accueil

Il y a un cimetière mystérieux avec des tombes d’enfants, là-bas sur le chemin des marais.

Et puis des petits os et des petites crottes rondes dans l’herbe… sûrement les restes des enfants assassinés par les geôlières avec leurs « mouettes » en coton blanc amidonné, enserrant leurs têtes sévères et leurs longues robes noires qui claquent à chacun de leurs pas.

Il y a les messes matinales, à jeun… et Jésus le fruit de vos entrailles.

Mais aussi des draps séchés à plat sur les chardons, qui dans le lit, sentent le soleil et le sable, mais piquent sournoisement les jambes dénudées par la chemise de nuit rugueuse et trop courte.

Il y a les grandes marées qui elles aussi vomissent le fruit de leurs entrailles et recouvrent la plage jusqu’aux chevalets de fer et de béton – sentinelles grises qui veillent jour et nuit sur cet ailleurs où je suis enfermée.

Il y a les bains glacés dans cette mer étrange.

Et il y a les odeurs d’iode et de vase qui se fracassent à mi-chemin entre le grand large et le grand mystère marécageux.

Et la gymnastique corrective – très corrective – des heures, les bras en croix, suspendue à l’espalier !

Il y a l’abbé affectueux – très affectueux – qui préfère me confesser dans la sacristie, en me caressant les fesses tout en marmonnant des mots incompréhensibles, chargés de son haleine fétide.

Les parents absents, trop absents.

Il y a le dortoir, où les plus grandes me font toucher leurs pubis soyeux dans le noir.

Il y a aussi ces couples étranges sur la plage, qui s’embrassent à pleine bouche, qui rient à gorge déployée, qui courent dans les vagues et baissent leurs culottes pour offrir leur cul à la mer.

Mon père est mort.

J’ai trouvé la lettre sur le bureau de Sœur Lucie, je l’ai dérobée et lue. Puis je l’ai remise à sa place.

« Ma Sœur,

Mon mari est décédé… il faut l’annoncer en douceur à ma fille. »

Dorénavant, ce seront mes rêves, qui la nuit deviendront MA RÉALITÉ, les jours sont des cauchemars dont je ne peux m’échapper.

Je suis devenue muette et un énorme herpès me défigure.

Sœur Lucie me dit : Dieu a rappelé ton père à lui. Tu ne dois pas pleurer.

Je ne pleure pas. Je fais pipi au lit.

J’ai volé des bonbons et un ballon dans le bureau de la Mère Supérieure.

J’ai mangé les bonbons et caché le ballon dans le sable du petit cimetière pour que les enfants jouent et pleurent avec moi.

 

5.680002
Votre vote : Aucun(e) Moyenne : 5.7 (3 votes)

Commentaires

barzoi (manquant)
Pen

Toute une époque qui ressurgit, ah, le bon temps des religieuse.... J'ai tout aimé, l'écriture, l'histoire, le témoignage, merci.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Il y a... J’ai relu ce texte

Il y a... J’ai relu ce texte le cœur serré, et j’ai pleuré.

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
      Bonjour Croisic,   Je

      Bonjour Croisic,

  Je ne me risquerai pas à une analyse détaillée de cet excellent texte, cela a été fait de façon parfaite dans les commentaires précédents.

 J'ajouterai simplement que dès les premières lignes, je me suis sentie ligotée par ces "il y a" comme en une toile d'araignée dont on ne réchappera pas.

 

 Tout ce qui est sensé apporter du réconfort à cet enfant lui est hostile : parents, nature, soins, religion et religieux, camarades de pension…Même le "avec douceur" amène finalement une brimade :"ne pas pleurer". Seul partage possible, les pleurs avec les enfants morts de ce petit cimetière . 

 

  Poignant et inoubliable. 

 

 

     

 

Louis P.
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/10/2014
Je n'ai plus le temps

Je n'ai plus le temps aujourd'hui pour un commentaire détaillé.  J'y reviendrai.

Juste quelques mots pour dire que le texte m'a ému et que je l'ai trouvé beau, et même bouleversant.

 

Merci Croisic.

RB
Portrait de RB
Hors ligne
Inscrit depuis : 23/09/2014
Superbement écrit. Avec toute

Superbement écrit. Avec toute la sobriété de celui qui sait, qui sent que la violence éprouvée ne se partage qu'avec sobriété.

Très émouvant.

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait
Jean-Louis Giovannoni - extraits de Pas japonais

Pepito
Hors ligne
Inscrit depuis : 08/12/2013
Bonjour Croisic,   Forme :

Bonjour Croisic,

 
Forme : très belle écriture. Chipotage de rigueur : le deuxième "grand" sur "grand large" m'a  fait tiquer.
Le "en me caressant les fesses" ne me semble pas utile, laisser le doute est bien pire...
Félicitation pour le découpage  hyper lisible sur ordi.
 
Fond : oh putaingue ! 
Bon, c'est tout ce que j'apprécie : ça prend aux tripes, ça respire la réalité à outrance même si on espère que tout est inventé et on se doute que ce n'est pas le cas.
J'ai fait une lecture publique familiale, pour voir, même résultat... : Ouch !
 
En ne tenant compte que du coté littéraire, c'est vraiment bon. Court, compact, pas de fioriture nian nian, d'effets de manches. Une ambiance qui monte, qui monte et vous chavire la tripaille.
 
Un ban, aussi, pour ce début. Si il y a un truc que j'adore, c'est de ne pas savoir ou je suis, ni ou je vais...
 
Merci pour la lecture et désolé pour le souvenir (je demande meme pas si c'en est vraiment un).
 
A vous lire encore.
 
Pepito

L’écriture est la science des ânes (adage populaire)

jfmoods
Portrait de jfmoods
Hors ligne
Inscrit depuis : 29/09/2014
Le propos, éminemment

Le propos, éminemment bouleversant, s'ouvre et se referme sur une même vision : celle de ce cimetière d'enfants qui renvoie lui-même au titre en forme de pierre tombale. 1964 signale une mort, mort journalière, celle de l'enfance.

Le texte s'articule en deux parties.

La première partie (du début à "… pour offrir son cul à la mer .") est d'ordre descriptif. La litanie des "Il y a" rétrécit graduellement la perspective, du cadre général à la situation particulière de la locutrice. L'emprisonnement est double : à celui du lieu ("grandes marées", "sentinelles grises") s'ajoute celui de la religion ("geôlières", "amidonné", "sévères", "longues robes noires qui claquent", "je suis enfermée", "les bras en croix"). Cette incarcération duelle s'incarne dans la personnification "vomissent le fruit de vos entrailles", image du dégoût éprouvé par la locutrice envers un christianisme dont la rigidité inhumaine ("gymnastique - très corrective -", "suspendue à l'espalier") cache, chez certains de ceux qui l'imposent, des dépravations sexuelles abjectes envers les mineurs dont ils ont la charge ("très affectueux", "en me caressant les fesses") en l'absence insoluble des parents ("trop absents"). Monde dans lequel le rapport des enfants à leur propre corps, à leur propre liberté de grandir, de s'épanouir, d'appréhender le monde qui les entoure, se trouve - entre abus de toutes sortes, paroles lénifiantes, enfermement, soulèvement des interdits et crudité du vécu - dévoyé, dénaturé, détruit.

La seconde partie (de "Mon père est mort" à la fin) est d'ordre narratif. Elle nous fait entrer dans la vie personnelle de la locutrice. Le passage de la première à la seconde partie, brutal, nous conduit, d'un coup, de l'image de la sexualité à celle de la mort. Dans ce monde du secret et du silence, dans cette existence à la fois opprimante par les actes et lénifiante par un message de résignation qui vous force au refus de cette vie au profit d'une autre toute hypothétique, l'enfant use de subterfuges pour savoir si elle va se sortir de ce piège qui la broie. Le père et la mère, quelles que soient les raisons qui les ont amenés à abandonner l'enfant, constituent ses points d'appuis premiers. La mort du père, dans ce contexte, ne peut apparaître que comme une désertion supplémentaire qui l'éloignera un peu plus d'un hypothétique retour. L'expression de la douleur la plus élémentaire est interdite à la locutrice ("Tu ne dois pas pleurer."). Il lui faudra se contenter, comme consolation, du misérable euphémisme ("Dieu a rappelé ton père à lui."). Les grandes douleurs étant muettes ("Je ne pleure pas."), le corps se charge de porter les stigmates d'un traumatisme que la parole n'est plus en état d'exprimer ("un énorme herpès me défigure.", "Je fais pipi au lit").

"Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri." (René Char)

brume
Portrait de brume
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour,

J'ai lu avec grand intérêt votre nouvelle, bien que je trouve les évènements de l'histoire assez survolés. Je comprends bien que cette jeune fille est malheureuse et vit un cauchemar dans ce sanatorium (?) (merci wiki) mais on ne sait rien d'elle. J'aurais aimé que sa vie dans cet hôpital ainsi que ses ressentis soient plus développés. La répétition des "Il y a" accentue ce côté énumération de chaque instant, ça ne va pas plus loin.

Tout est en suspend, c'est sûrement voulu pour entretenir un certain mystère. Il y a une atmosphère assez glauque, dérangeante, que vous avez su très bien poser, il y a une certaine émotion que j'ai détecté durant ma lecture. 

Bien que la jeune fille manque de consistance elle semble être un personnage assez réservé aux émotions retenues (hum l'impression d'être paradoxale dans mon argument).

L'histoire dégage quelque chose de fort mais que j'aurais préféré plus développée. Mais j'ai bien aimé.

PS: je me rends compte de mon erreur en disant que l'héroïne manque de consistance. Au faîte ses ressentis sont exprimés autrement, dans le langage corporel, refoulé.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Voilà un texte qui fouaille

Voilà un texte qui fouaille avec ces « il y a » qui soulignent la situation de la locutrice. Ici, les emprisonnements sont multiples : le lieu (une presque île), l’océan et ses marées, les chevalets de fer et de béton, le cimetière et ses tombes qui soulignent la mort de l’enfance, la religion et sa psycho rigidité (que j’ai bien connu, messes tous les matins, sermons et confessions, discours hypocrite et pédophilie aussi), etc. En plus, on ne peut rien dire : à cette époque, quel adulte va croire un enfant. Enfermé à double tour. Pas moyen d’en sortir.

La deuxième partie nous parle d’un père et de l’annonce brutale de sa mort. « Tu ne dois pas pleurer ». Le corps lui s’exprime : il faut bien dire, mais pas avec la parole. Il y a tant de manières de le faire.

Et cette phrase terrible qui clôt le récit :

« caché le ballon dans le sable du petit cimetière pour que les enfants jouent et pleurent avec moi. »

Voilà bien une « réalité » qui vous suit toute la vie.

Un texte bouleversant et qui me touche à plus d’un titre.

Vous devez vous connecter pour poster des commentaires