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Les contraintes : ICI  

Marcel était un gros cahier à la couverture rouge plastifiée ; le pauvre faisait au moins dix centimètres d’épaisseur et depuis le début de l’année scolaire, de semaine en semaine, il n’avait cessé de prendre du poids. Il ressemblait dorénavant à un soufflet en éventail.
On était au mois de mai et Marinette avait de plus en plus de mal à enfoncer Marcel dans son petit sac d’école. 

Depuis le premier jour d’octobre, Marinette avait pour habitude de confier à Marcel ses petits secrets, ses découvertes, ses doutes. Pour éviter toute intrusion dans cette intimité quotidienne, elle noyait tout cela dans un nuage d’écrits scolaires. Par exemple, quelques conjugaisons dites irrégulières – elle ne voyait pas en quoi les autres étaient plus régulières. Sans oublier ces fichues dates d’histoire -1515, 1610, 1789, etc. – les affluents de la rive gauche de la Garonne, les départements… Elle avait l’embarras du choix ! Pour s’amuser, elle y avait intégré les phrases béquilles pour mémoire défaillantes « mais où est donc ornicar ? » et « Que j’aime à faire connaître ce nombre utile aux sages… » Par mesure de sécurité, elle avait même saupoudré quelques commandements de morale appris au catéchisme. Ainsi, pensait-elle, qui aurait envie de lire, ou pire, de dérober son précieux grimoire ? 

Marcel adorait qu’on l’appelât ainsi. Il se prenait alors pour un de ces incunables que seuls les érudits ont le droit de manipuler. Dans la demi-obscurité et avec des gants de soie. Blancs les gants, je vous prie… Ceux de Marinette étaient plutôt de laine rêche, récupérée par sa pauvre grand-mère sur sa réserve de pelotes issues de pulls détricotés et dont subsistait un demi ou un quart de peloton. Juste suffisant pour vêtir de moufles les petites menottes de la fillette.

Quels étaient les secrets nichés au creux de ses pages ? À vrai dire, Marcel ne savait pas exactement. Car enfin, que demande-t-on à un cahier, si ventru soit-il ? Il n’est pas dans ses attributions de lire ni de comprendre les mots et les phrases qui lui sont confiés. Lui, il reçoit, il accueille, il conserve, il garde, il protège, il recèle, il transporte, il livre… C’est tout. Mais cela n’empêche pas les sensations ni même, oui, les sentiments ! Entre Marinette et lui, ça avait été un coup de foudre. Sa couverture lisse, souple, brillante, rouge vif avait séduit la fillette. Il avait senti cette petite main douce et énergique à la fois le saisir sans aucune hésitation, laissant de côté ses concurrents les plus prestigieux. Les rayés, les décorés, les cartonnés, les fantaisistes, les spiralés. Non, c’était lui, Marcel, que Marinette avait choisi ce matin d’automne, et depuis, ils ne s’étaient plus quittés.

Il s’était ouvert pour elle, elle s’était ouverte à lui.
Le premier jour, elle lui avait confié son nom et son adresse, en belles lettres rondes, écrites à l’encre violette avec une plume sergent-major qui grattait un peu son papier neuf. Et puis, bien centré sur la page, elle avait calligraphié en tirant la langue un titre assez ambigu : « Cahier du soir ».
Le lendemain, c’était une poésie évoquant « un écureuil sur une feuille, se lavant avec de la lumière ». Pas besoin de lire : il avait eu l’impression de sentir les petites griffes de l’animal sur ses feuilles à lui au lever du soleil et ce n’était pas du tout désagréable ; il lui semblait revivre un lointain souvenir…

Marcel se rappelait la fois où, bouleversée, l’enfant avait consigné une information selon laquelle des promoteurs – il n’avait pas compris ce mot, et il lui semblait que Marinette non plus – avaient fait abattre une forêt entière pour installer des « papillons ». Il adorait les papillons. L’idée était plutôt sympathique, mais bon sang, pourquoi détruire une forêt ? Quelque chose clochait ! Les larmes de la fillette avaient tracé sur la page de pâles ruisselets d’encre diluée. Tandis qu’entre deux hoquets, elle relisait « pour installer des pavillons de chasse », Marcel avait alors compris et ses fibres s’étaient rétractées douloureusement. Cela avait été une mauvaise journée pour tous les deux.

Ce qu’il préférait, c’était quand Marinette chantait. Sa voix était si fraîche que les notes cascadaient d’elles-mêmes dans le cahier et, selon des codes très mystérieux, s’installaient sur les feuillets en le chatouillant. Les petites noires et les blanches ne faisaient pas trop d’histoires. Les toute ronde se laissaient vivre sans se presser. Les triple et quadruple croches dont il avait retenu le nom prononcé par la maîtresse de musique faisaient des sauts acrobatiques. Marcel en avait le vertige.
Ces moments-là étaient très joyeux mais réclamaient une extrême vigilance : certaines notes, n’écoutant pas les sages conseils des soupirs, n’en faisaient qu’à leur tête et si l’on n’y prenait garde, elles s’envolaient dans la nature et s’en allaient jucher dans les frondaisons avoisinantes. Parfois, les oiseaux s’en emparaient et les restituaient à l’aube suivante en un plaisant gazouillis. D’autres avaient moins de chance : le vent les dérobait et sa méchante voix de bourrasques malmenait les petites écervelées. Plus d’une avait péri aplatie dans un claquement de contrevent. Marcel n’y pouvait rien, c’était la nature ! Il était parvenu malgré tout à en sauver quelques-unes en refermant vivement ses feuillets avant que ces malheureuses n’aient eu le temps de s’en échapper.

Marinette était plutôt solitaire. À la compagnie des humains, elle préférait celle des animaux sauvages et des plantes avec lesquels elle se sentait en osmose. Marcel était chargé de veiller sur de nombreux échantillons de végétaux scrupuleusement répertoriés, bien serrés entre ses pages, calés par des buvards intercalaires. Ceux-ci lui faisaient des bourrelets fort disgracieux. Si vous aviez vu sa tranche ! Surtout au printemps. À son goût, que Marinette ne partageait absolument pas, la végétation de la région était beaucoup trop généreuse ! Si on continuait à le garnir ainsi de feuilles, de fleurs, de graines et même parfois de petits morceaux d’écorce, d’ici peu il allait éclater !!! Encore heureux qu’elle n’ait pas eu l’idée de collectionner aussi des insectes. Il ne se voyait pas héberger des sauterelles ou des grillons – vivants bien sûr, car Marinette n’aurait pas fait de mal à une mouche. Surtout que ces gentils « cri-cri » comme elle les nommait, raffolent du papier : brrr ! Grignoté ligne après ligne par un monstre vorace…, quel cauchemar !!!

Certaines conversations d’adultes plongeaient la fillette dans une angoisse que lui, simple cahier, malgré sa bonne volonté, était tout à fait incapable de dissiper. Par exemple : comment « faire des bêtises » pouvait provoquer la naissance d’un bébé ? C’était pourtant ce qui était arrivé à la fille du boulanger, une grande qui avait passé son certif l’année précédente. C’était la dame du catéchisme qui en avait parlé en faisant les gros yeux mais sans donner plus d’explications. Marinette aurait bien aimé savoir quel genre de bêtises parce que… on ne sait jamais ?! 

Elle n’avait plus personne pour répondre à ce genre de question… Il y aurait bien eu Célestin, le vieux berger là-haut. Il avait peu fréquenté l’école mais son expérience de la nature et de la vie fascinait Marinette. Elle aurait pu l’écouter des heures sans se lasser ; et lui adorait entendre les histoires, les questions et les chansons de la petite. On le disait un peu sorcier. Certains l’accusaient d’attirer les orages. Cela ne la gênait pas, au contraire. Tous deux se sentaient, comme il disait, sur la « même longueur d’onde ». Mais depuis qu’il ne descendait plus au village, leurs rencontres étaient devenues compliquées. C’est pourquoi Marcel se mettait en… 95 pages pour l’aider et elle lui en était reconnaissante.

Quand Marcel avait senti les effluves sucrés des herbes de Saint-Jean fraîchement coupées, il avait compris que l’heure de la délivrance était proche. Depuis le départ de Célestin, Marinette avait institué un rituel : l’ascension du « Tuquet de la pierre plate. »
Le dernier jour d’école, alors que résonnait encore le vilain refrain « vive les vacances plus de pénitence, les cahiers au feu... » Marinette, avec mille prévenances, avait introduit son pauvre cahier à la reliure distendue dans son gros sac de sport. Depuis une bonne quinzaine de jours, le transport en sac d’école était devenu trop douloureux pour lui. Elle avait passé les bretelles à ses épaules et les voilà partis pour l’expédition. 
Doucement bercé sur le dos de Marinette, Marcel se laissait aller à la rêverie. Il prenait conscience de la mission qui lui était dévolue. Allait-il réussir cette année encore ? Au terme de deux heures de marche, l’allure de la fillette commençait à faiblir et l’orage approchait. Le sommet n’était plus loin. Marcel sentait confusément ses feuillets agités de soubresauts. 
Encore quelques mètres et les voilà arrivés à destination. Elle déposa délicatement son fardeau. Elle dégrafa la boucle du sac de sport, délivra Marcel et l’installa sur la mousse. Maintenant les grondements du tonnerre étaient ininterrompus. Marinette prit alors Marcel entre ses mains, elle l’allongea sur la pierre plate, écarta sa couverture pourpre et commença à le feuilleter du bout de ses doigts un peu tremblants. Le vent d’orage participa à l’intervention, soufflant sur le contenu du précieux cahier feuille après feuille. S’envolèrent alors les formules, les chiffres, les dates, les mots, les poésies, les notes de musique et les secrets de la fillette. Au milieu de tout ce tourbillon s’élevant vers les cieux, Marinette reconnut, venue des nuages, la voix de Célestin qui chantait à tue-tête les chansons que Marcel venait de restituer.

Un ultime éclair zigzagua entre les pages et effaça toute trace d’encre et de couleur ; les feuillets étaient redevenus d’une blancheur immaculée. Le ciel était de nouveau serein. Apaisée, Marinette bâilla, puis sur la pierre tiède, elle s’abandonna contre son cher cahier et chuchota au creux de sa reliure : « Mission accomplie mon Marcel. Je crois que Célestin est satisfait de notre récolte cette année encore. Tu es un amour… » 

Marcel se sentait comme un nouveau-né. Alors, il ferma ses pages et, comme un bienheureux, s’endormit le sourire aux couvertures.

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
eh Hop ! voilà Marcel

eh Hop ! voilà Marcel transformé en grimoire, en cahier de magie, avec quelques commandements de morale appris au catéchisme, pour exorciser peut-être ? Il faut bien ça pour faire la différence entre des verbes dits réguliers et d’autres plus fantaisistes, irréguliers (sans papiers ?).

Joli :

« Il s’était ouvert pour elle, elle s’était ouverte à lui. »

« un écureuil sur une feuille, se lavant avec de la lumière »

J’ai beaucoup aimé le chapitre sur les notes. C’est vivant, très visuel.

Un récit plein de tendresses. Bravo.

Un bémol (à cause des notes sans doute) : « apaisée, Marinette bâilla, puis sur la pierre tiède, elle (inutile) s’abandonna contre son cher cahier et chuchota au creux de sa reliure »

anika
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Inscrit depuis : 05/02/2013
J'adore la compagnie légère,

J'adore la compagnie légère, discrète mais tellement efficace de Marcel.

 

Ce petit tas de papier a fait des miracles, je lui souhaite longue longue vie, et même l'éternité !

 

Merci pour ce beau moment de tendresse.

Anika

Croisic
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Inscrit depuis : 26/10/2014
... Marcel

J'ai osé imaginer que le  sac de sport s'appelait "Little Marcel" !

Il est vrai que le choix de ces vieux prénoms ( Marcel et Céleste/Célestin sont fort à la mode en Amérique Latine... ) m'a amusée.

 

Ce conte est charmant et Apolline (encore un vieux prénom) du haut de ses sept années a déclaré : je suis donc une Marinette avec mon gros cahier rouge !

 

Merci pour ce joli moment que nous venons de passer ensemble.

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