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« Dis, Papa, c’est des tours Eiffel ? »

L’index de la main droite pointe vers les éoliennes, plantées à quelques encablures de la côte. Il est vrai que leurs hautes silhouettes en points d’exclamation attirent l’œil. Papa vient de comprendre le silence inhabituel dans lequel s’étaient murées les jumelles depuis leur arrivée sur la plage. Les majestueuses dames blanches ont réussi à clouer le bec des bavardes. Elles ont dû remuer 1000 questions dans leurs petits cerveaux puis, après s’être concertées, façon messe basse, Liz, la plus hardie, part à la pêche aux renseignements. Elle s’impatiente, la réponse de papa tarde trop à venir. Ses petits sourcils froncés et légèrement relevés, ses yeux rivés dans ceux de papa, elle ne lâchera pas le morceau. Lucie, toujours prompte à épauler sa sœur, répète la question avec insistance :

« C’est des tours Eiffel ou pas ? »

Dans son for intérieur, Papa espère trouver des réponses brèves et satisfaisantes, mais la curiosité de ses filles est telle qu’il n’est pas certain d’y parvenir.

« Non, ce sont des éoliennes, elles capturent le vent pour faire de l’électricité ! »

« Ah, et pourquoi elles courent pas pour attraper le vent ? »

« Ce sont juste leurs pales, leurs ailes, vous les voyez ? Elles attrapent le vent en tournant ! »

« Mais quand elles sont pleines de vent, elles l’emportent où ? Moi, j’voudrais bien les voir marcher ! »

Papa les déçoit quand il leur apprend que ces belles dames sont condamnées à rester sur place. 

« Elles sont vissées au sol, boulonnées, comme les poteaux qui tiennent le fil à linge à la maison. »

Papa est heureux de s’en tirer à si bon compte, lui qui s’attendait à devoir affronter d’épineuses questions techniques éprouve un vif soulagement en constatant que les fillettes paraissent rassasiées, pour l’instant. Elles ont déjà tourné le dos et sont parties s’asseoir sagement, attitude qui leur ressemble peu, face à la mer. Mais, à bien les observer, leurs jolis minois un peu froissés, silencieuses et tristounettes, isolées dans leur bulle, le regard posé sur l’horizon, manifestement, quelque chose les tracasse. Pour preuve les murmures, secrets et confidences qu’elles s’échangent activement dans le creux de l’oreille. C’est le sort de ces pauvres éoliennes qui les chagrine. À quoi leur sert d’être aussi altières, de dominer l’océan et de pouvoir tout contempler de haut si elles ne peuvent pas gambader ? Liz et Lucie, intrépides, acceptent mal cet immobilisme forcé.

La nuit venue, accompagnées de leur marraine la Bonne Fée, elles s’engouffrent toutes les trois dans le magasin de l’imaginaire, achètent une énorme tronçonneuse, une balancelle, deux puissantes lanternes et des mètres de corde solide. Elles s’empressent de rejoindre les malheureuses éoliennes, prisonnières de leur beau paysage. Là, avec l’assentiment de la lune radieuse et des vents réunis, Marraine a eu vite fait de libérer deux captives et d’installer entre elles la douillette banquette-observatoire sur laquelle elle dépose les jumelles enthousiastes. Juste un cri d’elle et le curieux équipage s’élance. Quelle fabuleuse balade au-dessus des flots que cette traversée nocturne du bassin d’Arcachon ! Merci Marraine pour cette nuit magique.

Thème proposé lors d’un atelier d’écriture à Bergerac (UTL : Université du Temps Libre).

Contraintes : voir ICI    

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Commentaires

pifouone
Hors ligne
Inscrit depuis : 17/03/2013
" Moi, j’voudrais bien les

" Moi, j’voudrais bien les voir marcher !"   j'aime...

Didier

anika
Hors ligne
Inscrit depuis : 05/02/2013
traversée en éolienne du bassin d'Arcachon

Belle histoire et belle image de ces deux gamines qui s'envolent sur cette balançoire magique, que c'est rassurant !

Anika

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