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C’est la minute,

la révérence,

tête posée comme l’oiseau sur le piquet,

entouré d’huîtres.

 

Un édifice est achevé.

 

Vient le geste, dernier,

 souffle à la surface.

 

Le visage empreint.

 

Assumeras-tu ce portrait pétrifié ?

 

Les doutes s’enfuient.

 

Mort.

 

Avènement : l’effacement.

Retour aux innombrables

d’une personne,

disparue soudain,

expirée.

 

Elle le sait, déjà trop oubliée.

Elle se compacte, là

où elle disparaît d’elle-même.

 

Derrière la haie,

elle sait à quel horizon elle s’agglomère.

 

Se pleure-t-elle lorsqu’elle se sent partir ?

Tragiquement, cela n’a plus aucune importance.

 

 

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Commentaires

brume
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MANQUE

J'ai lu et relu certains de tes poèmes RB, et toujours je les trouve intense en émotion, toujours les mots qui expriment autre chose.

L'instant ici m'insuffle silencieusement sa douleur par ses mots forts, des mots rempli d'eau et d'aiguilles.

J'espère lire un jour un nouveau poème de toi sur le site.

 

 

 

jfmoods
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Le jeu des déictiques

Le jeu des déictiques (indices personnels : « tu », « elle » x 6, indices spatio-temporels : « là », « derrière la haie », indices de monstration : « cet instant », « la minute ») définit le cadre fermé de la narration. Le présentatif de l'entame (« C'est ») appuie sur le caractère solennel du moment que l'on vit, sur l'hommage que l'on s'apprête à rendre (« révérence »). Le champ lexical du décès (« Mort », « disparue », « expirée », « disparaît »), secondé par la périphrase (« portrait pétrifié »), dessine les contours de l'événement. Par le jeu de l'animalisation (« oiseau », « huîtres »), le locuteur signale la mise à distance du cérémonial funèbre auquel il assiste. À ce stade, deux éléments – d'un abord déroutant mais se répondant – attirent immanquablement l'attention du lecteur. Il s'agit, d'abord, de l'assimilation de cette mort à la construction d'un ouvrage (« édifice »), à une sorte d'accomplissement pour la personne décédée. La forme passive de la phrase laisse toutefois planer le doute sur le caractère véritablement décisionnaire de la démarche. En effet, c'est « on » qui est sujet réel de cette phrase, un « on » dont il n'est pas possible de préciser l'identité. L'autre élément est le paradoxe (« Avènement :  effacement ») qui place la disparition comme incompréhensible figure tutélaire de cette vie-là. L'inversion du sujet (« Vient le geste ») ainsi que la mise en incise de l'adjectif (« dernier ») entendent marquer l'importance du moment précis de l'adieu. Dans un jeu d'intertextualité surgit, avec la notion générale de « surface » , l'eau comme élément constitutif de cet univers. Suggestion d'un abandon à l'eau, pendant que la « poulie d'obscur », ailleurs dans l'oeuvre, tracte le seau qui ravivera douloureusement le souvenir. « Le visage empreint. ». La phrase, particulièrement elliptique, ne manque pas de déconcerter le lecteur car elle marque une impuissance fondamentale à entamer le déchiffrage des arcanes d'un mystère. La question qui suit, c'est à lui-même que le locuteur la pose. Ce temps qui vient, cette route que l'on doit continuer seul, permettront-ils de faire la part des choses, de lisser, de pacifier l'opacifié, ce rapport à l'énigme que constituait l'autre ? Cependant, avec cette cérémonie qui manifeste la disparition officielle de l'aimée, une évidence se fait : celle de l'absence définitive que confère la tombe (« Mort.»). La métonymie (« innombrables d'une personne ») renvoie alors, avec la violence de l'arrachement subi (« soudain »), à la pléthore d'images contradictoires qui fixent les strates d'une identité. L'anaphore (« Elle le sait », « elle sait ») montre à quel point, par-delà la mort, le locuteur prête à l'aimée une intention obstinée : celle de continuer, coûte que coûte, à se rapetisser, à occuper un espace de plus en plus restreint (forme pronominale : « d'elle même », verbes pronominaux : « se compacte », « s'agglomère »). Le lecteur pressent alors que derrière cette image de soi dégradée se dresse l'entourage immédiat de la défunte, un entourage qui n'a pas su, pas voulu véritablement l'aimer pour elle-même (participe passé : « oubliée », adverbe « déjà » marquant la brièveté, adverbe « trop » marquant l'intensité). Au-delà du sentiment de perte irréparable qui pèse sur lui, le locuteur ne peut que s'interroger sur les derniers instants de la disparue (verbe pronominal : « se sent partir »), sur sa capacité finale à éprouver le poids de son malheur («verbe pronominal : « se pleure »), à reconnaître ce dernier comme élément mortifère de sa véritable identité avortée.

Merci pour ce partage !

Louis P.
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Inscrit depuis : 12/10/2014
« C'est la minute » : un

« C'est la minute » : un temps est annoncé, un temps bref : une minute. Un temps particulier, ce n'est pas une minute semblable aux autres.

A cet instant, dans cette minute-là : une « révérence ».

Révérence, en écho, en rime avec un autre mot tacite, avec « silence ».

La minute est de silence, elle est de révérence.

C'est un moment d'affection et d'affliction.

C'est un hommage.

« Révérence » : il faut entendre le mot. Il faut y entendre : "rêve", il faut y entendre : "errance". Un rêve errant autour de l'être à qui l'on fait hommage, à qui l'on lui rend.

 

« Tête posée comme l'oiseau sur le piquet » : tête du sujet et locuteur du poème, semble-t-il.

« Posée » n'est pas reposée. Une pose de la tête semblable à celle de l'oiseau sur le piquet. Tête, droite, attentive, mais songeuse, errante.

Le piquet est droit, rigide, immobile : piquet droit du corps qui n'empêche pas la révérence, l'inclination, la prosternation, l'esprit incliné, l'âme prosternée.

Mais la tête-oiseau est la tête prête à l'envol, prête à rejoindre l'être en hommage..

Sur un piquet, solitaire, elle guette, concentrée, attentive, tout ce qui émane de cet être que la vie a quitté.

L'oiseau, léger, aérien, s'ouvre à cette âme qui s'en va, prête à rejoindre à tire d'elle  les subtiles et éventuelles émanations de la personne en disparition ; son image est opposée à celle des « huîtres » qui l'entourent, d'autres personnes, huîtres closes sur elles-mêmes, fermées sur leur douleur.

 

« Un édifice est achevé »

Un vers isolé. Il se détache. Il se suffit à lui-même. Sensation forte d'un achèvement, d'une fin. Mais d'une fin qui est un aboutissement. Quelque chose s'est construit : une vie, probablement. En cet instant, on est au bout extrême d'une construction, d'une élaboration. Rien ne pourra être ajouté à cette construction, à cet édifice d'une vie. En cet instant-là, le futur s'est retiré.

 

« Vient le geste, dernier »

Ce geste qui vient, geste du locuteur, n'est plus constructeur, il ne participe pas d'une élaboration. Achevée, l'élaboration.

Le dernier geste ne construit rien. Un pur signe. Pas vraiment un dernier geste, un dernier adieu, mais un geste « dernier ». L'insistance est là, sur ce « dernier », cette fin qu'il marque. Il y aura des pensées, il n'y aura plus de gestes. Il n'y aura plus d'actes. La fin de la vie, c'est la fin de l'acte, fin de l'acte ensemble, d'un « œuvrer ensemble », terme de toute élaboration commune d'une vie.

 

Reste un vent. Presque rien, un vent. Un mouvement passager.

« Un souffle à la surface » : une âme s'envole. Un départ pour toujours. Et plus d'épaisseur, plus de consistance : à la « surface », rien qu'un souffle.

 

A cet instant : « Le visage empreint ».

Non pas le visage du locuteur, mais celui de la personne à qui l'on rend hommage, comme l'atteste l'évocation qui suit du « portrait ».

Un visage s'est dessiné chez le locuteur, un visage de la personne pour laquelle l'édifice de la vie est achevé. Un visage « empreint ». Un visage figé, gravé à jamais dans la mémoire. Un visage du passé. Une empreinte indélébile.

 

Le locuteur s'interroge : «Assumeras-tu ce portrait pétrifié ? »

Pas facile d'accepter un portrait sans vie, sans présent et sans avenir, un portrait arrêté du passé. La mort a Méduse pour compagne.

 

« les doutes s'enfuient », il reste alors cette certitude : impossible « d'assumer ». Incapacité d'un deuil.

 

Un mot s'impose : « Mort ». Le mot est là, brut, isolé, détaché de tout, conjugué à rien, en accord avec rien.

Il n'est pas en phrase. « Mort » : le mot s'impose violemment.

Il s'affirme dans sa brutale absurdité. Si difficile de l'accepter. Il est un cri sans écho. Aucun mot ne peut le suivre. Après lui l'indicible.

 

A cet instant : « Avènement : l'effacement ». A cet instant, tout se retourne en son contraire : ce qui arrive, ce qui advient, dans un avènement est en même temps ce qui s'en va, ce qui disparaît, ce qui s'efface.

 

Un « Retour » d'abord aux « innombrables / d'une personne » : l'idée est belle, profonde, et juste, celle d'un « innombrable ». Une personne ne se réduit pas au portrait figé évoqué plus haut ; une personne ne tient pas dans le fini d'un cadre, d'une catégorie, d'une définition, elle est mouvement et devenir dans d'infinies possibilités, elle se tient dans l'illimité des colorations et des miroitements, elle se tient dans un infini chatoiement.

 

Mais à cet infini, elle n'est plus présente, et la mémoire du locuteur, elle, comme toute mémoire, n'est pas infinie. Pas de mémoire sans oubli.

 

« Elle le sait, déjà trop oubliée ». Elle n'a pas conservé une conscience par-delà la mort ; implicitement, c'est une métaphore ; son idée dans l'esprit du locuteur semble le savoir.

« Elle se compacte, là

où elle disparaît d'elle-même »

En écho du mouvement d' « avènement : effacement », son idée se concentre, se rassemble, se « compacte » en un point d'intensité où fusionnent « les innombrables » pour se retourner en un contraire de dispersion, d'oubli, et de disparition. « Elle disparaît d'elle-même », se détache de soi, en fuite de soi dans une évanescence.

C'est une fuite vers un lointain :

« Elle sait à quel horizon elle s'agglomère . Son image se détache d'elle-même, de ce qu'elle est désormais, une idée dans l'esprit du locuteur, pour s'unir et se confondre avec un horizon lointain.

 

Le texte se termine par une interrogation :

Cet éloignement est-il douloureux ? « Se pleure-t-elle lorsqu'elle se sent partir ? »

 

« Tragiquement, cela n'a plus aucune importance »

Qu'importe, répond le texte, qu'importe cet éloignement.

Il est « tragique », et donc nécessaire, douloureux, irrémédiable. Mais « qu'importe », comme une conjuration de la douleur, trop grande. Comme une acceptation d'un destin, une sagesse stoïcienne acquise enfin, qui permet de rester droit, de rester debout, d'affirmer la vie, malgré tout.

 

C'est un instant intense, RB, qu'évoque ce texte, un instant riche d'impressions et de pensées ; un instant important, où se joue précisément la question de « l'importance ».

 

K-tas-strof
Portrait de K-tas-strof
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Inscrit depuis : 27/06/2014
Bonjour RB,Je suis désolée

Bonjour RB,

Je suis désolée mais j'ai du mal avec ce texte. Je n'arrive pas à raccrocher les images avec le sens profond. J'ai lu les précédents comm pour avoir quelques réponses et pourtant, ça ne me parle toujours pas.

Comme un tableau abstrait, ces mots sont restés figés, coupés de leur sens et n'ont pas fait de lien avec mes sens et mes souffrances dans leurs souvenirs.

C'est toujours frustrant de se dire qu'on a pas compris...

Dommage

K

K'adore ou K'pitule ... des fois :-)

plume bernache
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Ce poème est émouvant.

Ce poème est émouvant. Surtout la deuxième partie.
"retour aux innombrables d'une personne"est une idée profonde et juste.
La dernière ligne qui oppose le tragique et le "sans importance",qui termine, comme un apaisement...

RB
Portrait de RB
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Inscrit depuis : 23/09/2014
Tête posée

Je viens de réaliser pourquoi vous disiez que cela aurait pu porter à sourire ! Alors que l'image que j'ai...de l'agonisant dont les traits se rigidifient sur l'oreiller surélevé est plutôt sinistre ^^^...

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait
Jean-Louis Giovannoni - extraits de Pas japonais

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Quelques difficultés de

Quelques difficultés de compréhension avec la métaphore des « huîtres » aux sens multiples. Si le sujet n’avait pas été aussi grave, j’en aurais souri.

Un poème qui conduit à s’interroger sur le sens profond de la vie et de la mort, comme ici :

 

Avènement : l’effacement.

Retour aux innombrables

d’une personne,

disparue soudain,

expirée.

Un fort et beau poème.

 

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