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si le Sud

avait été

dans les parages

 

 

la terre aurait épongé l'automne à boire le jus de ses chagrins

 

nous survivant au reste

en ce mensonge après ta peau la mienne au loin

montagne inondée à parcourir dans de petits souliers

parmi les fadeurs des pastels

 

je ne parle pas seulement de marche

mais d'yeux et de cette lumière

qui encastre l'âme au mauve d'un regard entouré de fer

 

je parle des cris de vitraux

qui brisent toutes esquives

c'est ma vie qu'ils déchirent

 

je savais pourtant la fugacité du Sud

lorsqu'il est sans ancrage

en altitude

 

nos chairs

en manque d'au-delà

déclouées

 

demain une lèvre s'écrasera

 

une fulgurante douleur s'engouffre dans le temps inachevé

à porter le deuil de l'autre

en vie

 

je conserverai sur le grès sec

les reliques de ces parages lumineux où tu cours

 

"que voulez-vous donc que je vous dise ?"  *

"je sais ce que de moi l'on ignore"  **

 

je t'avais écrit cela à vingt ans

quelque histoire manuscrite

sur le seul éplucheur d'arcs-en-ciel que je connaisse

 

une révolte hallucinée dégoulinait déjà de splendeurs déchues

ce gris de vivre là ici comme ça pourtant bref vite

avait succédé aux intensités des couleurs

 

il aurait fallu que j'aborde autrement

l'inexacte passion

 

le soleil est lourd

 

* & ** Aragon, Le Fou d'Elsa.

 

6
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Commentaires

Croisic
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Inscrit depuis : 26/10/2014
Je ne dirais rien

Je ne dirais rien d'inutile

après vous avoir lu.

Pas un mot à retirer,

aucune dissonnance.

Tant de lumière "du Sud"

traversant l'obscurité comme une flèche.

J'aime.

RB
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Inscrit depuis : 23/09/2014
Merci Mona,   Ne vous estimez

Merci Mona,

 

Ne vous estimez pas piètre commentatrice. L'écho que vous faites à ce texte, sans que la détresse ne veuille s'y afficher, en tout cas de manière excessive, est le témoignage d'une complicité qui touche. Là, dans cet "inconnu" du numérique des esprits se croisent et se comprennent, vibrent.

 

Merci de tout coeur.

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait
Jean-Louis Giovannoni - extraits de Pas japonais

Mona 79
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Emotion

C'est ce qui reste quand il ne reste rien. Une impression, une larme furtive, un rien de bien-être ou de mal-être exprimé, mal exprimé. Pourquoi vouloir expliquer le ressenti ? Quand je ne ressens rien je me tais, sinon il faut que je dise, mais qu'y a-t-il à dire qui n'a déjà été dit ? Peu intéressant pour un auteur qui attend autre chose de son lecteur. Mais je vous l'ai déjà dit, je crois, l'analyse ce n'est pas mon fort, le ressenti est difficile à exprimer, on aime : pourquoi ? parce que cela vous transporte vers autre chose que la banalité, on se sent pousser des ailes bien fragiles, mais qui emportent vers la beauté de vos mots, de vos images, et qui font naître cette émotion dont je parle avec mes pauvres mots à moi qui se bousculent. Car je ne possède pas "d'éplucheur d'arc-en-ciel". Que dire devant la beauté ? On s'incline... en silence.

jfmoods
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Encadré par des conditionnels
Encadré par des conditionnels passés (« aurait épongé », « aurait fallu ») signalant la fermeture inexorable de la perspective, le poème s'attarde douloureusement sur la relation à l'aimée, désormais absente (« porter le deuil de l'autre », « les reliquats »), mais convoquée à une sorte de pèlerinage intime (« parcourir », « marche », « tu cours »). La double lecture obligée de « Si le sud avait été » avalise la présence d'une saison chaude du cœur désormais introuvable. Un paysage état d'âme bouleversant se déploie dans lequel l'image d'une violence explicite, présente mais aussi future, s'impose  (« encastre », « entouré de fer », « brisent », « déchirent », « s'écrasera », « déclouées », « s'engouffre »). Un jeu hautement symbolique de colorations se signale (« mauve d'un regard », « fadeurs des pastels », « parages lumineux », « avaient succédé aux intensités de couleurs », « éplucheur d'arcs-en-ciel »). L'évocation de la douleur du locuteur passe, notamment, par les métaphores (« le jus de ses chagrins », « ce gris de vivre »), les expressions imagées (« dans de petits souliers », « splendeurs déjà déchues », « le lourd soleil »), le présentatif (« c'est ma vie qu'ils... »), l'hyperbole (« toutes esquives »), la personnification (« cris des vitraux »), l'adjectif qualificatif (« fulgurante »), le verbe à connotation péjorative (« dégoulinait »), le débondement torrentueux, déroutant, des adverbes (« là ici comme ça pourtant bref vite »). Elle passe aussi, sans doute, par l'intertextualité aragonienne en italiques (« que voulez-vous donc que je vous dise ? », « je sais ce que de moi l'on ignore »).

Merci pour ce partage !

Azyadee
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RB   Ce poème me parle

RB

 

Ce poème me parle profondément, je ne comprends pas tout ce qu'il me raconte, ou ça me dépasse, ou je ne suis pas armée pour tout déchiffrer..et je m'en contrefiche, et même que j'aime ce qu'il me déclame et ce qui me m'échappe là-dedans autant que ce que j'en saisis.

Je vibre c'est tout, et montée d'émotion hier soir. Ce matin, j'ai voulu voir encore si l'émotion est au rendez vous, et elle est là, diurne et intacte.

 

La musicalité accompagne un suave jeu d'ombres et de lumière, on tangue entre éthéré et tangible. Parfois j'ai une impression de volutes de fumées et d'autres j'ai les sens en exergue : J'ai senti par exemple physiquement la froideur du grès.

 

C'est un crime de désarticuler un poème quand le poète a tant soigné la cohésion avec ses molécules à lui, mais certaines trouvailles me laissent juste ébaubie devant non seulement la singularité, mais la capacité de l'auteur à donner autant à ses écrits une personnalité, un caractère, une signature. RB est reconnaissable entre mille et c'est en soi digne de susciter de l'admiration.

 

 

RB
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Parages et lourd

Bonsoir LNA,

 

Simplement "et dans les parages" est un complément de lieu après le "jeu" de mot "avait été" complément de temps. ce n'est pas pour autant que cela ne veut rien suggérer.

Je n'aurais pas aimé écrire "ni cet été, ni ici, ni là-bas". Cela veut aussi dire "un peu partout".

Le soleil est lourd.

Oui.

Ne l'est-il pas lorsque l'on quitte la réalité que l'on a encore rêvée dans son texte et perdue  dans le quotidien.

 

Un grand merci d'avoir apprécié.

 

Je ne sais pas si vous écrivez mais en tout cas au plaisir de vous revoir ici.

 

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait
Jean-Louis Giovannoni - extraits de Pas japonais

luluberlu
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LNA, je pense que "le soleil

LNA, je pense que "le soleil est lourd" est à relier à "Si le sud avait été".

S'affranchir des règles induit l'absence de ponctuation et cette double (j'aurai plutôt écrit multiple) possibilité de compréhension(S).

"Et dans les parages" me reste aussi mystérieux, mais c'est un détail.

Amitiés (mais pas insipides cheeky).

LNA
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J'ose les commentaires

J'ose les commentaires insipides (nul n'est parfait :).

Ca nous donne :

J’ai du mal à saisir ce « et dans les parages » ainsi que la touche finale « le soleil est lourd ». Contrairement à Luluberlu, je  n’adhère pas du tout à l’absence de ponctuation. CEPENDANT, je trouve ce texte particulièrement intense. Un style habité et investi. Une personnalité affirmée. Une capacité à s’affranchir des règles pour réinventer le verbe (qualité suprême de l’écrivain qui tend à devenir rarissime…). « Le soleil est lourd paraît », à mes yeux, bien « fadasse » par rapport au reste (disons que c’est inégal, de mon point de vue forcément subjectif). J’adore l’entrée en matière (le double niveau de lecture de « Si le Sud avait été » : premier niveau de lecture temporel / deuxième niveau de lecture : avait (un) été. C’est précisément parce que j’ai été séduite par ce double niveau de lecture (cette double possibilité de compréhension), que je n’aurais  personnellement jamais opté pour la suite « et dans les parages » (que je trouve très en dessous du reste). En clair, à part le « et dans les parages » et la touche finale, félicitation pour cette capacité à oser viscéralement la poésie… Que ça fait du bien !!!!!

RB
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Vous avez tort....

" Bon, j’arrête tant je trouve mon commentaire pauvre et insipide. "

 

Vous avez dit l'essentiel : "Elle induit une lecture (des lectures)."

Merci.

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait
Jean-Louis Giovannoni - extraits de Pas japonais

luluberlu
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Vos poèmes me transportent,

Vos poèmes me transportent, bien que j’ai du mal à les commenter, tant ils sont riches de sens. Celui-ci me laisse au cœur une profonde tristesse. « Si le Sud avait été » résume bien ce que j’ai pu ressentir, en particulier « avait été », avait comme un espoir, été comme une saison lumineuse. Oui, « le soleil est lourd ».

« la terre aurait épongé l’automne à boire le jus de ses chagrins », aurait, tout est dans ce verbe au conditionnel.

L’absence de ponctuation ajoute au sens. Elle induit une lecture (des lectures). Bon, j’arrête tant je trouve mon commentaire pauvre et insipide. Merci.

 

 

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