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Elle était arrivée la veille et s’était glissée dans la maison comme une voleuse. Elle n’avait pas allumé les lumières ; à tâtons, elle avait trouvé la chambre et s’était couchée dans les draps froids et humides. Elle ne voulait rien voir de la maison car ce n’était pas là qu’elle avait vécu. L’idée effleura son esprit alors que le sommeil surprenait ses paupières : demain, elle irait voir.

Le soleil traversait les volets et la réveilla. Tout autour de son corps, le lit était resté froid. La maison baignait dans la pénombre. Elle n’ouvrit pas les volets, déjeuna d’un peu de café trouvé dans un placard ; elle se pressait, elle avait rendez-vous.

Dehors le froid la surprit, un froid sec qui gelait son nez et piquait ses poumons. Elle prit le petit chemin au fond du jardin et arriva à la « Pépinière ». Elle en avait gardé le souvenir d’un lieu immense, une butte où l’on accédait par un pré en pente propice aux « ridélous* ». En mai, elle était cernée de lilas dont ils faisaient des bouquets pour ramener à la maison. Un alignement de sapin délimitait la partie supérieure de la butte et ouvrait sur une crevasse. Grand-mère disait qu’un obus était tombé là pendant le bombardement de la gare. Elle se revit avec son frère et Paul, leur voisin ; ils avaient accroché une corde à l’un des sapins et se prenant pour Tarzan, ils se jetaient dans la crevasse en poussant de grands « yahouaoua.. ».

Puis ils longeaient la crevasse et arrivaient à la grange. Dans la pénombre du hangar abandonné, une dizaine de charrettes à chevaux, fiacres, phaétons, tombereaux, cabriolets attendaient là, mêlés à trois des premières voitures à moteur, un vrai trésor, inestimable et inestimé.

C’était leur terrain de jeu.

Aujourd’hui, le hangar était vide. Elle s’approcha du souterrain qui disait-on, reliait le corps de ferme au château, mais, comme quand elle était enfant n’osa y entrer, respirant juste l’odeur de poussière et de moisissure qui conférait tout son mystère à ce lieu et la maintenait même à ce jour à une distance respectueuse et craintive.

Elle revint sur ses pas, considéra l’endroit qui avait dans son souvenir une grandeur imposante. Son regard survola la petite déclinaison en dessous des trois sapins : les lilas s’étaient étiolés ; mais restait-il encore des lilas ? Il lui fallut trois enjambées pour redescendre la pente aux « ridélous ». Le cadre grandiose de ses jeux avait pris les dimensions d’une maison de poupée.

Mais ses souvenirs étaient là. Son frère et Paul escaladaient toujours les marches des vieilles torpédos, ils prenaient le volant pendant qu’à l’arrière elle restait lovée dans l’odeur de vieux cuir du siège. Elle sentait même l’odeur des lilas.

Elle quitta la butte emportant avec elle « quelque chose qu’elle sentait bruisser et palpiter. Et c’était comme de marcher avec un trésor cousu sous la peau prés du cœur ».

 

Note - variation proposée par Joëlle, autour de la phrase extraite du livre de Véronique Ovaldé « La grâce des brigands » :

Elle avait commencé à écrire quelque chose la veille au soir (après cette étrange soirée passée avec Joanne). Quelque chose qu’elle sentait bruisser et palpiter. Et c’était comme de marcher avec un trésor cousu sous la peau prés du cœur.

* Ridélous : roulades.

 

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Commentaires

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
bon sang ! j'ai relu ce texte

bon sang ! j'ai relu ce texte avec un immense plaisir. En ce moment c'est plutôt blues et éclaircie.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
    Hé, la poussière, Les

 

  Hé, la poussière,

Les cancres n'existent pas!!!

Commence par t'en persuader toi-même.

Quant à "peut mieux faire..."ça ne veut pas dire grand chose. C'est une appréciation passe- partout et un peu facile.

Mieux pour qui? Mieux comment?

Certes, on peut toujours faire autrement. Si on veut!

Et quelquefois d'autres peuvent apporter leur pierre à l'édifice. Mais sans détruire ce qui est.

 

  amicalement plume

la poussière
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Inscrit depuis : 25/01/2013
bonjour plume

Merci pour ton commentaire je suis toujours étonnée que mes textes soulèvent quelque intêrét je les trouvent aprés relecture insignifiant et plat. Je pense surtout comme certains me le disent trés justement, que je pourrais faire mieux (appréciation de prof à une cancre)

 

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
souvenirs d'enfance

 

  Ce texte m'émeut beaucoup. Les évocations sont tellement justes que j'ai l'impression d'avoir vécu mon enfance dans ce même lieu: j'ai connu aussi un pré aux "ridelous" (nous, on appelait ces roulades," les 80 barriques") un trou d'obus( obus destiné à la Poudrerie de Bergerac) qui a servi de déchetterie à tout le hameau pendant un demi siècle...

 

  Comme tu décris bien ces souvenirs si présents , l'odeur du lilas encore vive, les jeux des frères... 

Seule l'échelle des lieux a varié sous les yeux adultes. C'est tellement juste.

Oui, vraiment, ce texte prolonge la superbe phrase de Véronique Ovaldé, que je vais m'empresser de noter. Merci pour ce délicat moment de lecture.

 plume émue

Greg (manquant)
Tarzan ne fait pas Yahoo mais

Tarzan ne fait pas Yahoo mais oh oh oh oh oh oh oh oh oh ! Je te le fais si tu veux.

 

Un style tout simple, efficace, honnête, plus expert qu’il n’y paraît, avec un bon rythme. Un brin sceptique concernant les "ridélous" pourtant explicités en note mais qu'apportent les ridélous aux roulades ? Le contrat est rempli et le résultat n'est guère perfectible cependant c’est un peu maigre. J’encourage la chtite autrice à continuer son récit et à utiliser son trésor pour payer les merveilles qu’elle n’ose pas encore acheter. Je t’emmène faire les courses si tu veux ou je te prends dans mes bras pour te faire palpiter, au choix :-) 

luluberlu
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Voilà un texte qui m'a

Voilà un texte qui m'a beaucoup ému, mais qui m'a donné le blues. Est-il permis d'avoir une nouvelle enfance ? À moins que l'on ait eu celle qu'on mérite.

 

J'ai noté cette phrase pour sa beauté simple : "Le cadre grandiose de ses jeux avait pris les dimensions d’une maison de poupée."

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