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Monsieur Rodin,

 

Voilà bien longtemps que je souhaite vous écrire. Ce soir, n’y tenant plus, je me décide à prendre la plume et vous prie d’excuser cette liberté.

 

Je sais bien sûr tout ce que mon ami et moi-même vous devons alors que, blâmés et désavoués par tous, nous étions condamnés à errer seuls et à jamais dans les Enfers. De ce sort funeste vous nous avez délivrés, nous immortalisant à jamais et ce, je vous le concède, avec une belle maestria. Nul mieux que vous, eut su sans doute saisir, avec autant de virtuosité, l’instant fugace de l’abandon amoureux et restituer dans le marbre la grâce et la fluide élégance de ces deux corps enlacés. Mais pour qui, pour quoi ? C’est une question que je me suis souvent posée et me pose encore aujourd’hui puisque, d’un enfer de l’au-delà nous voici tous deux, depuis la nuit des temps, précipités dans un autre enfer que je dirais terrestre, celui-là.

 

Oui, monsieur Rodin, c’est ainsi que je considère notre vie dorénavant, la mienne en tout cas : un enfer.

 

   Enfer des mots et des regards déjà, ceux-là mêmes que nous subissons depuis tant d’années et auxquels nous nous résignons heure après heure, jour après jour, semaine après semaine… les regards clairs, éblouis et admiratifs pour beaucoup j’en conviens, mais combien d’autres : les réprobateurs, ceux qui condamnent, les regards appuyés et malsains,  les mornes, les langoureux imbéciles, les troubles, les licencieux impudiques, les pervers, voire les « libidineux »… les envieux aussi à qui je cèderais volontiers ma place !   Et que dire de ceux qui, jouant du crayon et de la plume et non contents de nous « toucher » et de nous dévorer des yeux, de nous boire du regard, nous « croquent » sans retenue et sans vergogne !!...

 

          « Marre », vraiment « marre », Monsieur Rodin, de tous ces regards qui vous déshabillent malgré… oui c’est vrai, que nous soyons nus comme des vers !!

 

   Ajoutez à cela, l’enfer de l’immobilisme. Je ne supporte plus, mais alors vraiment plus, d’être ainsi « figée », irrémédiablement et définitivement pétrifiée, momifiée, fossilisée ; enamourée et alanguie certes mais… vide, sans âme. L’amour, Monsieur Rodin, ne saurait se réduire au seul rapprochement de deux corps ni s’accommoder de la brièveté du désir. Je veux, quant à moi pouvoir aimer autrement ; je veux pouvoir bouger, courir, rire, chanter, me gaver de ciel bleu, de verdure, de fleurs et de chants d’oiseaux, regarder le soleil se lever et le voir se coucher, entendre et écouter le doux clapotis d’un ruisseau, tremper mes pieds dans ses eaux claires… je veux, comme toutes les filles de mon âge pouvoir courir les boutiques et m’habiller joliment, aller au cinéma, lire, manger, boire, m’instruire et m’amuser, donner un peu de mon temps et de ma personne, vivre enfin ; la vie n’est pas immobile, elle est mouvement, frisson, vigueur et entrain.

 

 À cet enfer de l’inertie j’ajouterais enfin celui de l’isolement et de la solitude. Rien ni personne pour parler ou converser avec moi, rien ni personne non plus pour m’écouter, s’inquiéter de mes états d’âme, sourire ou rire avec moi.  Seules la matière et la forme ont d’intérêt aux yeux de cette tribu déferlante et remuante… Je suis et reste une étrangère, pire, une étrangère vide et déshumanisée, au milieu d’étrangers. Le monde est grand, immensément grand, mais il ne m’atteint pas puisque de marbre vous m’avez façonnée. Mon amant lui-même ne comble ce sentiment d’abandon : un falot trop terne, timoré et irrévocablement muet .  Pouvez-vous seulement imaginer ce qu’ici j’endure ?  J’ai faim, quant à moi, de rencontres et d’échanges avec d’autres sites et d’autres gens, faim d’un monde vivant et animé, espiègle et souriant, amène et généreux, un monde bien à moi que je puisse sillonner à mon gré et à ma fantaisie, à mon rythme aussi.

 

Voyez vous-même ; que puis-je espérer en pareil endroit ?    Mon lieu de vie ?   Quatre murs et un plafond (on appelle cela un musée !) pour tout horizon ;  quelques luminaires et néons pour toute nitescence ;  des inconnus  souvent  pressés et distraits pour unique compagnie.  Même  vous ,  Monsieur Rodin, on ne vous voit plus guère. Terminée, bouclée et déposée l’œuvre, on passe à autre chose c’est cela ?  Votre ego de sculpteur est satisfait ?  Eh bien, comprenez que le mien, celui de statue, ne le soit pas !  Je me désengage à ce jour et vous veux tirer ma révérence.

 

Pour terminer sur une note un peu plus plaisante, un peu moins acerbe, et en espérant que cela soit encore possible, je vous  rends, aujourd’hui, Monsieur Rodin, mon…  tablier !!

 

                                                                Votre muse… séculaire !

Note : droit de réponse d’un personnage de fiction mécontent : sa vie est monotone, son créateur ne lui donne pas le choix de l’emploi de ses journées, alors il râle, il aimerait bien un réaménagement de sa vie.

 

Le personnage féminin dû : baiser de Rodin (lien internet)

Elle s’appelle Francesca da Rimini. Elle embrasse Paolo Malatesta sur la bouche.

Elle écrit à Rodin.    

 

 

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Commentaires

Manuella
Portrait de Manuella
C'est beau cette révolte

C'est beau cette révolte d'amante passionnée, chaude du désir d'aimer, donc éprise de vie. Condamnée pour l'éternité à la célébrité du glacial marbre, à l'image figée à jamais, d'un amour volé, éteint, assassiné... Alors que l'agitation de la vie la heurte chaque jour sans l'espoir de pouvoir y gouter encore.

 

Il subsiste néanmoins les sentiments qu'elle inspire toujours. Ce baiser magnifique, fougueux, traverse le temps sans ride.

Combien d'amants rêvent d'un enlacement charnel qui jamais ne prendra fin ? Il a gardé toute la puissance de l'union que seul  l'amour octroie !

 

Pour ma part, j'oublie la matière et je suis transportée par ce baiser qui crie la vie bien aprés la mort des ses protagonistes.

 

Le texte n'en n'est pas moins original et habile.

enlightened

luluberlu
Portrait de luluberlu
Relu avec un grand plaisir...

Relu avec un grand plaisir... Olala ! yes

barzoï (manquant)
Rodin : Francesca la Rebelle.

. C'est magistral Olala...

Une écriture millésime qui m’a enchantée d’un bout à l’autre et le fond, incroyable... À triple sens...

C’est profondément profond et j’ai voyagé sur des notes jouées délicieusement... À ce Français, quelle langue !

Impossible de ne pas adorer.

Bravo Auteure, que de talent (s) ! À lire !... Et à relire... Pour le plaisir, le vrai.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Je ne sais si Paolo a une

Je ne sais si Paolo a une moustache en tablier de sapeur (Brassens) :

Mon dieu, ce que c'est tout de même que de nous !

Soupira-t-elle, en s'asseyant sur mes genoux.

Et puis, ayant collé sa lèvre sur ma lèvre,

Me voilà rassurée, fit-elle, j'avais peur

Que, sous votre moustache en tablier d' sapeur,

Vous ne cachiez coquettement un bec-de-lièvre...

À moins que Francesca ne soit (elle aussi ?) dotée de cet attribut, et donc, je me suis demandé de quel tablier il s’agissait. smiley

En passant, je précise que le « tablier de sapeur » est aussi une spécialité culinaire de la région lyonnaise à base de gras-double. Le nom « Tablier de sapeur », originellement appelé « tablier de Guignol », proviendrait du Maréchal de Castellane, gouverneur militaire de Lyon sous Napoléon III et ancien sapeur du Génie : ces sapeurs portaient un tablier de cuir pour protéger leur tenue pendant les travaux de force.

Un tablier d' sapeur, ma moustache, pensez !
 
Cette comparaison méritait la fessée.
 
Retroussant l'insolente avec nulle tendresse,
 
Conscient d'accomplir, somme toute, un devoir,
 
Mais en fermant les yeux pour ne pas trop en voir,
Paf ! J'abattis sur elle une main vengeresse !
 
N’est-ce pas ce qu’est en train de faire Paolo ? Mais je m’égare (presqu’autant que la main de Paolo ou celle de Brassens, c’est dire !). Francesca n’est pas une bougresse, que diable ! On peut comprendre, sinon approuver ses états d’âme et cette soif de vie. Et je dois avouer (inutile de me torturer les méninges pour cela) que le texte nous les livrent de belle manière, dans un style fluide et « nitescent » qui ne me laisse pas de marbre. Félicitations.
 
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