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Mauvais blagueur, ça il n’y avait pas à revenir là-dessus. Mais pour sa défense Paulo était toujours premier pour aider les autres, même au péril de sa tranquillité. Pour preuve, la fois où Ludovic, le plus jeune de la chambrée, le P’tit Lulu comme tout le monde l’appelle, avait malencontreusement marché sur le pied droit du gros Bouillot. Pas de chance pour p’tit Lulu, non, vraiment pas de chance : papa Bouillot commençait une de ses très douloureuses crises de goutte. C’est une maladie qui vous fait horriblement souffrir des articulations des pieds et particulièrement de celles des gros orteils. Au plus fort de la crise, vous hurlez au moindre contact sur vos petits petons. Donc, pas de chance quand dans sa précipitation d’évacuer la chambrée pour foncer faire sa toilette, P’tit Lulu dérapa, perdit l’équilibre et piétina le pied droit de son surveillant.

Bouillot poussa un terrible hurlement. P’tit Lulu s’était instantanément figé, les yeux déjà voilés par l’ombre des ailes de la mort. Tout le monde s’était immobilisé pendant que Bouillot se mordait les lèvres au sang en aspirant l’air par saccades bruyantes et irrégulières. Un temps incroyablement long passa avant qu’il n’ose et ne puisse porter son regard sur son pauvre, pauvre pied. Un moment encore plus long passé à souffler inefficacement en direction de ses douloureux orteils. Les mains crispées sur les barreaux du lit auquel il s’était agrippé, il retrouva enfin une respiration à peu près normale. Le front couvert de sueur, les membres agités de spasmes nerveux, les yeux du gros Bouillot quittèrent lentement son pied souffreteux. Son regard sembla se perdre un instant dans les fils du bois du plancher avant de se fixer sur les baskets trouées de P’tit Lulu. Ses yeux remontèrent doucement, tout doucement pour s’arrêter sur le pâle visage du coupable. Bouillot lâcha son appui, trouva un équilibre plutôt précaire et clopina en grimaçant sur le mètre cinquante qui le séparait du garçon. P’tit Lulu ne bougeait plus, p’tit Lulu n’existait plus. La main du surveillant-chef se leva très haut ! Une courbe parfaite lui donna plus de puissance pour embrasser la joue de P’tit Lulu.

— PAF !

Paulo allait s’élancer pendant que Ludovic s’affalait de tout son long sur le plancher en se cognant fortement la tête contre le montant de la porte d’entrée. Pierre eut le bon réflexe de retenir son ami à bras-le-corps, pas la peine de compliquer la situation, le mal était fait.

Bien sonné, P’tit Lulu dodelinait de la tête en essayant de comprendre comment diable un camion avait bien pu le percuter dans la chambrée. La mémoire lui revint en voyant approcher une immense et menaçante silhouette. Bouillot le dominait de toute sa masse. Le gros leva le pied, sans doute pour shooter en plein dans les côtes du pauvre enfant quand il se rappela in extremis la cause première de sa terrible souffrance. Il reposa donc avec d’infinies précautions son extrémité endolorie sur le sol puis il scruta pensivement le corps recroquevillé du petit orphelin pendant de longues secondes. Un bref éclat brilla soudainement dans ses yeux. Il indiqua à Ludovic la direction du couloir.

— Rampe !

Le garçon ne se le fit pas dire deux fois. La vue brouillée par les larmes, mais soulagé de s’en tirer à si bon compte, il se mit à ramper. Sa main droite s’agrippa au montant de la porte. Il allait s’en servir pour aider le reste de son corps à passer dans le couloir quand elle se referma avec force. Un abominable craquement et P’tit Lulu s’évanouit.

Il reprit connaissance à l’infirmerie où la seule infirmière qui y travaillait fut mise au courant de « l’accident ». Un camarade trop pressé avait fermé une porte sur la main du pauvre garçon. Pas la peine de prévenir un médecin pour si peu. Devant la main bleuie, enflée et sans aucun doute fracturée, l’infirmière ne put qu’affirmer sous le regard carrément hostile de Bouillot, qu’une hospitalisation urgente était indispensable. P’tit Lulu s’évanouit pour la deuxième fois. Bouillot accompagna le jeune garçon à l’hôpital de la ville et resta tellement de temps à son chevet (sur ordre de La Claque), que plus d’un faisant partie du personnel soignant en fit les louanges.

— Mon Dieu quel brave homme !… Rendez-vous compte, il ne l’a pas quitté de la journée, quel dévouement ! C’est à vous donner envie d’être orphelin tiens…

— Et puis vous avez vu comme il le couve des yeux son petit ? Une vraie mère poule. Quelle chance ils ont Aux Heures Heureuses d’avoir un éducateur si attentif… là, je ne regrette pas les impôts que je paie !

À l’orphelinat justement, Paulo n’était pas du tout du même avis et ne décolérait pas. Il jurait à tout bout de champ que P’tit Lulu sera vengé ! Vengé !! Vengééé !!!

Un bon coup, ça s’prépare ! (citation paulonienne). Cette vengeance-là, Paulo avait particulièrement à cœur de la réussir. Son honneur était en jeu. Il prit donc tout son temps pour réfléchir.

Une longue journée s’écoula.

Devant de possibles complications dues à sa blessure, les médecins avaient décidé de garder P’tit Lulu pour un séjour d’observation de cinq jours. Mettant à profit la première soirée de Bouillot passée à l’hôpital pour surveiller les moindres paroles du blessé, Paulo s’était établi un poste de guet juste devant la grande grille d’entrée du parc de l’orphelinat. Aux questions et grommellements du gardien Loulou, il avait répondu avec culot qu’il obéissait à un ordre direct de Claquedur. S’il y avait des mécontents, ils n’avaient qu’à aller se plaindre à l’intéressé, ce que Loulou, trouillard comme pas deux, se garda bien de faire.

Paulo se mit à l’ouvrage. Son plan était simple. Observer soigneusement les passants et sélectionner celui qui lui paraîtrait le plus à même de lui procurer l’objet qu’il convoitait. Une fois la victime rapidement repérée, Paulo y alla de sa petite prière et établit le contact en se servant de la pitié qu’inspirait son statut d’orphelin.

Dix minutes ! Il ne lui fallut que dix petites minutes pour apprivoiser sa proie. Un grand bonhomme aux abords plutôt froids, à la démarche droite et ferme des retraités de notre grande et glorieuse armée française.

— Hep !… psss !… m’sieur !… b’soir m’sieur, dites ? Z’auriez pas un p’tit que’que chose à manger ? J’ai faim !… S’il vous plaît m’sieur ?… S’il vous plaît… j’suis orphelin…

Alors que, plutôt interloqué par une telle demande, l’homme s’arrêtait, Paulo tendit ses deux petites mains suppliantes au travers de la grande grille. Le bonhomme regarda à droite et à gauche pour vérifier que c’était bien à lui que s’adressait cet enfant aux vêtements rafistolés.

— De quoi ? Qu’entends-je mon garçon ? Nous pratiquons la mendicité sur la place publique ? Nous n’avons donc pas de honte, pas d’amour propre ?

— Mais m’sieur, j’ai faim ! Les mains se tendirent encore plus suppliantes.

— Voyez-vous cela ? Nous avons faim ? Et pourquoi mon garçon, aurions-nous faim alors que nous nous trouvons dans un établissement ayant pour mission sacrée de subvenir aux besoins des jeunes enfants qui lui sont confiés ? Mmh, pourquoi ?

— Subvenir ! Mon cul oui ! Ne put s’empêcher d’exploser Paulo en désignant du pouce l’affreux bâtiment qui semblait apparaître soudainement dans toute sa laideur au brave monsieur. C’est l’enfer là-d’dans m’sieur, l’enfer !… siou plaît m’sieur, donnez-moi à manger ! N’importe quoi, j’ai tellement faim !

Visiblement, le bonhomme sembla ébranlé par le ton suppliant et diablement convainquant de Paulo. Il perdit quelque peu de son air sévère.

— Mais enfin, mon… mon garçon, euh… je ne peux croire qu’on ne vous nourrit pas correctement dans cet établissement qui me semble… qui me semble… enfin quoi ! En vingt ans d’une retraite bien méritée, c’est la première fois que j’entends pareille chanson !… Écoute ! fit soudain le bonhomme en redressant la tête d’un coup sec révélant par là l’homme habitué à prendre des décisions rapides (mais pas toujours réfléchies). Si ce que tu me dis est vrai, je peux te promettre que demain, à la première sonnerie du clairon, je me rendrai au poste de police du quartier. Une enquête sera immédiatement engagée pour éclaircir cette plus qu’inquiétante affaire. Par l’étendard de mon ancien régiment, je t’en fais le serment ! Le bonhomme ponctua ses dires en frappant du poing dans sa main pendant que tout son visage rayonnait de détermination, mais surtout d’un sens excessif du devoir et de l’honneur.

— Surtout pas m’sieur !… fit semblant de s’affoler Paulo pendant qu’intérieurement il jubilait, bingo ! J’suis tombé sur l’bon numéro du premier coup. Surtout pas la police m’sieur ! Y m’tueraient là-d’dans ! expliqua-t-il en désignant du pouce l’orphelinat. Vous les connaissez pas ! J’vous en prie m’sieur dites rien à la police ! Paulo commença à pleurnicher avec ferveur ce qui fit se retourner plusieurs passants aux sourcils froncés et qui ne fit qu’augmenter d’autant la gêne de l’ancien militaire.

—… hum… euh… enfin, mon garçon… ne pleure pas comme ça voyons… allons…

Finalement ému, le brave homme tendit maladroitement un mouchoir bleu banc rouge à travers la grille. Paulo s’en empara et s’y moucha de bon cœur.

— Prôôô ! Snif !… les connaissez pas… Prô !… y m’tueraient ! Snif !… sûr…

— Mais… alors, qu’attends-tu de moi ? Je n’ai pas de nourriture sur moi… et à cette heure, les magasins doivent avoir baissé rideau…

— Snif… un appareil photo m’sieur… snif !

— Que ?… un appareil photographique ? mais…

— Oui m’sieur ! Par pitié ! J’meurs de faim mais j’attendrais bien demain qu’vous m’apportiez que’que chose… mais par-dessus tout, y m’faudrait un appareil photo !

— Enfin ! que feras-tu d’un appareil photographique ?

— Comprenez pas ce qu’y nous font subir là-d’dans m’sieur ! C’est terrib’ ! Y nous battent, nous torturent ! Y nous violent !…

— Oumph ! Quoi ! Qu’entends-je ? Maltraitance et acte de perversion sur des enfants confiés à la garde de l’État ? AU SCANDALE !!! Leur compte est bon mon garçon ! Foi de Gaston, ancien du vingtième de cavalerie des lanciers du Verdon, il ne sera pas dit que moi vivant, on continuera de torturer et de violer impunément des enfants presque devant ma porte. Tiens ! Je ne sais pas ce qui me retient d’aller boxer sur le champ le directeur de cet infâme établissement, tu vas voir…

Bien que diablement emballé par une si réjouissante perspective, Paulo sut se raisonner et calmer quelque peu la fougue de son pourfendeur de méchants. La réussite de son plan en dépendait.

— Holaaa… calmez-vous m’sieur ! Dans une affaire pareille, faut la jouer douce. Si vous entrez là-d’dans et qu’vous tapiez sur tout c’qui bouge, ben ils porteront plainte et ça s’terminera chez les flics… non, faut des preuves. On peut pas agir comme ça, n’importe comment… qu’est-c’qu’y diront les flics si vous avez pas d’preuves hein ? Vous prendront pour une pomme, c’est tout cuit !

— Hum, tu n’as sans doute pas entièrement tort mon garçon. Le vieux militaire prit sur lui pour dominer ses intentions belliqueuses. Il se rapprocha des grilles pour murmurer d’un air complice. Mais alors ? Que proposes-tu exactement ?

— C’est tout simple, si d’main vous pouviez m’apporter un appareil photo et ben moi j’me charge de vous les fournir ces preuves, et là ! Pourriez y aller chez les flics, la tête haute du d’voir accompli !

— Mille coups de sabre ! Tu as raison ! Des têtes vont sauter, ayaaah ! Comme au bon vieux temps ! Tu sais, tu ferais un fin stratège et un fameux cavalier, c’est certain ! Si tu le désires, une fois que cette vilaine histoire sera réglée, je pourrais parler de toi à mon ancien officier supérieur pour qu’il trouve un moyen de t’incorporer dans la cavalerie. Foi de Gaston ça te plaira ! La vie au grand air, la franche camaraderie, les nuits de garde entouré par l’ennemi qui rode, les balles qui vous frôlent pendant la charge, les hommes qui tombent en hurlant de douleur, les chevaux éventrés par les éclats d’obus et dont les tripes pendent alors qu’ils galopent encore…

— Oui… euh… on verra, on verra… en attendant, fit Paulo en accentuant son air de conspirateur, nous sommes bien d’accord pour ce que vous savez ?

— Quoi ?... Euh… ah oui… compte sur moi ! Demain, même heure même endroit, je t’apporterai l’objet en question.

— Oh merci m’sieur !… pouvez pas savoir… snif ! Pas savoir…

— Allons mon garçon ! Courage que diable ! Il ne faut pas se rendre à l’ennemi si près du but !… Essuie tes larmes ! Ce qui est dit est dit ! Demain même heure ! En avant Gaston, fais ton devoir ! En avant !

Le bonhomme fit un impeccable quart de tour vers sa droite et s’élança d’un vigoureux pas cadencé. Il disparut ainsi au regard de Paulo légèrement éberlué d’avoir si parfaitement réussi.

Le lendemain, Paulo était à son poste et le brave militaire à l’heure. Un gros sac de papier anonyme changea discrètement de propriétaire. Deux mots furent échangés du coin des lèvres.

— Je passerai par ici tous les soirs à la même heure… j’attendrai la pellicule photographique pour la faire développer… bonne chance… je t’ai mis des sandwichs…

— Cinq sur cinq mon général…

Nanti de son précieux accessoire, Paulo put tranquillement attendre le retour de P’tit Lulu qui, malgré sa main plâtrée, accepta sans hésitation la proposition qui lui fut faite.

Un matin 6 h 50 : Paulo ouvre en grand les rideaux de la chambrée et vérifie d’un coup d’œil que la clarté naissante entre au maximum. Il se recouche satisfait.

7 h tapante : Bouillot fait son apparition dans la chambrée en hurlant au réveille-matin.

7 h 15 : Les derniers pensionnaires sortent dans le couloir avec leur trousse de toilette à la main.

7 h 16 : Bouillot s’aperçoit enfin que Paulo ne s’est pas levé, qu’il n’arrête pas de gémir et se tortiller sous ses couvertures.

7 h 17 : Méfiant, Bouillot se penche sur Paulo et lui demande assez vertement ce qu’il a encore.

7 h 17 et 03 secondes : Paulo repousse ses couvertures, il est nu ! Ses bras se lancent et enserrèrent le gros cou de son surveillant.

7 h 17 et 07 secondes : Déséquilibré, Bouillot tombe sur Paulo qui le serre aussitôt de toutes ses forces et tend un visage terrifié vers son armoire qui s’entrouvre et… CLIC ! P’tit Lulu referme sans bruit la porte de l’armoire dans laquelle il s’était caché comme prévu et attend sans plus bouger d’un poil.

7 h 18 : Bouillot se ressaisit, gifle Paulo en lui gueulant que ce genre de connerie ne l’amuse pas du tout et que si dans les trente secondes qui suivent, Paulo n’est pas levé, habillé et n’a pas quitté la chambrée, eh bien ça va chier pour son matricule.

7 h 18 et 30 secondes : Paulo a obéi au doigt et à l’œil, au plus grand étonnement de Bouillot qui sort à son tour de la pièce avec l’air aussi satisfait que s’il avait vaincu un escadron de sumos enragés.

7 h 20 : P’tit Lulu sort de l’armoire de Paulo et rejoint discrètement les autres à la toilette.

7 h 21 : Opération terminée !

Par la suite, Paulo réussit deux fois l’exploit d’échapper à la surveillance du méchant Bouillot aidé à coup de diversions fomentées par des camarades entièrement à sa cause. Une fois pour remettre la pellicule au vieux militaire en lui demandant de rapporter la photo et le négatif, une autre fois pour s’emparer de la petite pochette qu’on lui tendit à travers la grille.

— La photographie est parfaitement réussie, nous tenons la preuve !… mon pauvre garçon… c’est ignoble ce qu’ils vous font subir, ignoble… jamais je n’aurais cru… enfin, maintenant leur compte est bon, grâce à toi mon enfant ! Tes camarades te devront une fière chandelle !

— Mille mercis mon colonel…

Paulo ouvrit la pochette, vérifia rapidement le contenu et empocha le tout.

— Super !… je vais la garder un peu…

—… mais ? et la police ?

— Pas tout d’suite cap’taine… z’inquiétez pas, j’vous r’contacterai…

— Bon, comme tu voudras, mais surtout sois prudent… oh ! J’oubliais…

Deuxième sachet.

— Je t’ai encore apporté des sandwichs… tiens bon les rênes mon garçon et par saint Georges, nous vaincrons !

— Nous vaincrons ! Merci sergent !

Rien n’était moins sûr. Paulo s’écartait un tantinet de son plan initial. Il venait de commettre l’erreur peut-être fatale de récupérer et la photo et le négatif pour pavoiser devant ses camarades orphelins. Emballé par la facilité déconcertante avec laquelle tout lui réussissait, il avait décidé de profiter de ces accablants documents pour jouer un petit peu avec son Bouillot. Un péché d’orgueil qui risquait de lui coûter cher. Il aurait mieux valu laisser faire le vieux monsieur. La justice aurait réagi, Bouillot en aurait plus que bavé pour expliquer cette photo on ne peut plus explicite, peut-être même aurait-il été faire un petit séjour en prison. La terrible vengeance de Paulo aurait alors été consommée.

 

Le dimanche suivant dans le parc du devant de l’orphelinat.

 

Bouillot vient de réapparaître en haut des marches du perron, il croise les bras et toise d’un air mauvais les orphelins qui essaient de profiter d’une récréation plutôt exceptionnelle. Ni une ni deux, Paulo chope P’tit Lulu par un bras et l’entraîne à sa suite, grimpant les marches vers leur gros surveillant. Bouillot les regarde venir un rictus méchant aux coins des lèvres.

—…. Non, non et non P’tit Lulu ! J’te dis qu’c’est bien d’la graisse ! Sûr de sûr !

Parvenu en haut des marches, Paulo se penche en avant et observe avec intérêt la grosse bedaine de Bouillot qui n’avait pas encore compris ce qu’il lui arrivait. Malgré l’admiration et la confiance totale portée à Paulo, P’tit Lulu n’en menait pas large et se demandait s’il n’était pas bon pour refaire un petit séjour à l’hôpital.

— Tu vois P’tit Lulu ? certifia Paulo en prenant à pleine main la grosse bedaine de Bouillot pour serrer de toutes ses forces le bourrelet qu’il avait isolé. Tu vois ? Du lard, rien que du lard ! C’est pas not’ Bouillot… y ont dû l’remplacer par un gros cochon d’élevage et celui-là est vraiment monstrueux. Non mais r’garde-moi ça… Paulo secouait le pli graisseux avec dégoût. L’échange a sans doute eu lieu pendant la nuit et je…

— WOUAARGH !!!

Hurlement de douleur. Bouillot essaya de se dégager en reculant vers la double porte d’entrée des bâtiments. Paulo tint bon et en profita pour cramponner avec l’autre main un des nichons qui ballottait de frayeur devant ses yeux. Paulo serra de toutes ses forces et tourna un coup sec.

— AAARGH !… Arrête !… maaaal !… ARRÊTE !…

Fou de douleur, Bouillot réussit un mouvement tournant qui le délivra des pinces de crabe de Paulo. Il s’apprêtait à s’enfuir lorsqu’il se rappela qui était censé être le chef ici. Le visage congestionné, il se retourna et leva aussitôt la main bien haut, suivant sa technique habituelle.

— Tu vas voir petit con ! tu vas voir….

Paulo venait de dégainer aussi vite que la grosse main de Bouillot s’était envolée. Il lui tendait juste devant le nez, la photo !

Bouillot ne comprit d’abord pas du tout ce qu’il se passait. La main toujours levée, petit à petit, l’évidence finit par s’imposer. Il faut dire que la photo était parfaitement réussie. On y reconnaissait très nettement le surveillant-chef enlaçant le pauvre corps dénudé d’un Paulo tendant vers l’objectif une mine terrorisée exceptionnellement bien imitée. Bouillot ne bougeait plus.

— J’vais essayer d’être clair.

Paulo tenait toujours la photo tendue.

— D’abord, tu vas d’mander pardon à P’tit Lulu pour sa pogne esquintée. J’y tiens ! Pis après tu nous fouteras une paix éternelle sinon j’te raconte pas l’effet que ça f’ra si y m’prenait l’envie d’balancer c’te photo aux flics ou aux journaux.

Bouillot ne pouvait détacher ses yeux injectés de sang du petit carré de carton qui semblait marquer la fin de son règne ici-bas. Plus aucun doute, il se retrouvait à la merci de cette bande de…

—… de…

— Oui ? Un truc à rajouter gros ? mmh ?…

Chose extrêmement rare, une petite lueur d’intelligence passa soudainement dans les yeux de Bouillot qui réagit en arrachant la photo des mains de Paulo.

— Oooh, tu peux la garder si ça t’fait plaisir, j’ai l’négatif ! Tiens, t’auras qu’à la coller au-d’ssus d’ton lit, comme ça t’oublieras pas c’que j’viens d’te dire… Maint’nant, tes excuses !

Paulo ne rigolait plus. Le regard du gros allait de la photo aux deux garçons devant lui puis allait se perdre dans les rangs des autres pensionnaires qui pour rien au monde n’auraient raté une scène pareille.

— Alors moche loche ! On n’a pas la journée dis ! P’tit Lulu attend…

Bouillot ne pensait plus. La parfaite organisation du monde s’effondrait autour de lui. Dans la confusion mentale la plus totale, il finit par marmonner.

— Euh… euh… euh… cuse Lu…

Paulo tendit exagérément son oreille.

— Quoaaaaye ! Qu’est-ce tu dis ? Parle plus fort mon cul, que tout l’monde entende…

De grosses gouttes de sueur dégoulinaient sur le visage ravagé de gros Bouillot qui jamais, jamais ! ne s’était retrouvé dans une situation si… terrible !

—… Je… je…

— Plus fort pue des pieds ! PLUS FORT !

—… JE TE PRÉSENTE MES EXCUSES

— P’tit Lulu !

—… P’tit Lulu

— Non ! Y faut répéter haut et fort, je te présente mes excuses P’tit Lulu !

—… JE… JE TE PRÉSENTE MES EXCUSES… P’TIT LULU !

— Ben voilà… tu vois, c’était pas si dur que ça… allez maint’nant coucouche panier Médor qu’on puisse s’amuser peinard sans respirer tout l’temps ta vilaine odeur.

En état second, Bouillot fit demi-tour et s’enfonça au plus profond de l’orphelinat tenant toujours dans sa grosse main la cause de sa terrible déchéance.

Une immense ovation s’éleva du groupe des orphelins présents et tous se précipitèrent pour porter Paulo et P’tit Lulu en triomphe. Ils firent ainsi plusieurs tours de parc sous le regard indifférent de Loulou qui en avait vu bien d’autres dans cette maison de fous.

Comme expliqué un peu plus haut, Paulo n’aurait pas dû conserver le négatif. Plutôt que de remettre « la preuve irréfutable » à son contact extérieur, il avait laissé traîner les choses. Il s’était contenté de dissimuler le précieux négatif au milieu d’une pile de vêtements, tout simplement. Erreur ! grave et grossière erreur ! C’était sans compter avec la farouche faculté de récupération de leur surveillant-chef.

Deux jours après ce coup d’éclat, les garçons poussaient en rigolant la porte de leur dortoir. Ils découvrirent alors le spectacle de leur chambrée mise sens dessus dessous, un véritable champ de bataille. Tous leurs vêtements et autres affaires avaient semble-t-il été aspirés, déchirés, mélangés par une gigantesque tornade. Paulo, qui bavassait dans le couloir avec des copains, fut appelé de vive voix.

Son premier mouvement fut de se précipiter vers son armoire renversée et de se mettre à fouiller fébrilement parmi ses affaires éparpillées. Le temps passait et Paulo ne trouvait rien, les autres comprirent avec angoisse que leur dernier instant de tranquillité avait sonné. Pendant que Paulo, tout couinant, continuait ses recherches, un silence glacial se fit dans le dortoir. Bouillot se tenait debout à l’entrée, les jambes bien écartées, un sourire de gladiateur vainqueur distendait ses grosses lèvres. Il s’éventait doucement le visage avec… la pochette du négatif !

On aurait pu s’attendre à ce que s’en suive une véritable tuerie d’orphelins. Il n’en fut rien. Tout sourire, Bouillot se contenta de continuer à secouer délicatement sa prise de guerre avant de la glisser dans la pochette de sa chemisette. Il la tapota plusieurs fois du plat de la main d’un air satisfait, lança un dernier regard supérieur aux pensionnaires qui l’entouraient en finissant par un coup d’œil plus appuyé pour Paulo. Enfin, il leur tourna dos et s’en alla tête haute en balançant des bras comme au défilé du quatorze juillet.

Son manque de réaction punitive ne s’expliquait pas aux yeux des garçons. Deux trois avancèrent l’idée que le gros avait tellement eu la trouille avec cette histoire de photo, qu’il se méfiait peut-être d’un futur autre coup tordu de ce genre. Il aurait donc préféré consentir un statu quo, une sorte de cessez-le-feu. En tout cas, dans les jours qui suivirent, tout rentra dans l’ordre si l’on peut dire et chacun reprit sa vraie place aux Heures Heureuses.

 

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Commentaires

coline dé
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Jeu meuh marre !!!

Jeu meuh marre !!!

Réfléchir la vie : un joli projet d'écriture !

framato
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Toujours autant de plaisir à

Toujours autant de plaisir à lire les aventures et toujours ce même petit regret : c'est dommage d'annoncer à l'avance que Paulo fait une erreur... ça gâche un peu la fin, on anticipe par trop ce qui va se passer...

 

Vraiment dommage.

 

La rencontre avec l'ancien militaire est truculente, j'ai adoré...

 

Bon je vais lire le 7 (et j'espère ne pas devoir trop attendre pour le 8)...

 

Un tout grand merci en tout cas...

 

Ps : si l'auteur souhaite un retour plus détaillé des petites choses qui ont perturbé ma lecture, il peut me joindre par MP (pour qu'on mette en place le "comment on fait"... mais je suis volontaire...

pifouone
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Bonsoir Christian   Merci

Bonsoir Christian

 

Merci pour ton commentaire qui me remonte le moral. Je pensais être le seul à me marrer en me lisant. Il est vrai que je me suis énormément amusé à imaginer tout ce truc. Ce fut un véritable plaisir et ce n'est pas fini. Des rebondissements, il va y en avoir bien d'autres. Le tout restera mignon et simple (comme moi). J'espère tout de même que ce passage délicat de ton enfance ne t'aura pas trop marqué.

Dis-moi, au sein de ton atelier d'écriture, n'aurais-tu pas un jeune, 14-15 an, qui aimerait me lire? Autour de moi je n'en connais aucun. C'est un avis qui me tient à coeur de recevoir puisque cette histoire leur ai quand même destiné.

Bonne soirée

Didier

luluberlu
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Et hop ! c’est reparti pour

Et hop ! c’est reparti pour un tour ! décidément, l’auteur a l’art et la manière de faire rebondir, et son histoire, et son lecteur. Peut-être que Paulo pourrait user de cette substance appelée paulonium pour se débarrasser de gros Bouillot ?blush

Ah, et puis non, parce qu’après tout, sans Bouillot, il n’y aurait plus d’histoire. Je suis sûr que l’auteur c’est bien marré en élucubrant. Je dois avouer que le lecteur que je suis, aussi.

Certains passages me rappellent la pension dans laquelle j’étais quand j’étais gamin. C’est dire ! Dans tout récit, même le plus extravagant (extra divaguant en l’occurrence), il y a un fond de réel, non ?

 

Apparté : bouhhhhh ! heureusement que j’ai mon correcteur sinon ce trop court commentaire serait truffé de fôtes.cheeky

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