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Le visage tourmenté de Désiré disparut. Ce fut la voix criarde du père Bouillot qui ramena Pierre sur terre. C’était tant mieux, pas question de perdre le sens des réalités lorsque le gros vous parlait.

— Coudray ! Tu expliqueras le règlement à celui-là et gare à toi si tu oublies quelque chose, exécution !

— Oui M’sieur Bouillot !

Le gros balança sans ménagement la valise du nouveau sur son lit et sortit rapidement du dortoir en criant à tue-tête.

— Vous avez dix minutes, DIX ! Pas une de plus pour la toilette, après, direction le réfectoire et pas de traînards !

Son empressement à les quitter s’expliquait facilement. C’était l’heure où les femmes de ménage commençaient leur travail quotidien. Il passait les dix minutes chichement accordées à tourner autour de ces pauvres femmes avec des allures de bûcheron canadien. Il prenait leurs mimiques dégoûtées et autres rires dédaigneux comme un intérêt évident pour son physique qu’il pensait avantageux. Pendant ce temps trop court de l’avis de tous sauf des ménagères bien entendu, les pensionnaires disposaient d’une relative liberté. Dès qu’il fut sorti, tous se mirent à parler en même temps. Le nouveau, très intimidé par ce changement radical, regardait ses pieds avec une attention non feinte.

— Eh !… Viens par là ! l’appela Pierre. Tiens ! Prends ta valise et range tes affaires dans cette armoire… dépêche-toi ! Ça ne rigole pas ici.

Paulo se crut obligé d’en rajouter en imitant la voix de leur ancien voisin Désiré qui avait tendance, à cause de son accent, à « manger » les r des mots.

— Oh non, non, non ! Ça ’igole pas du tout dans ce bo’del de t’ou d’balle de me’de ! S’affalant de tout son long sur le lit de Pierre, il reprit d’une voix plus normale. Au fait ! Comment qu’c’est ton nom ? Hein ? Comment qu’tu t’appelles ?… Boule de gomme ?… Gras double ?… ou p’têt la baleine ?… dis ? Ça doit être pratique tes œils. Drôlement chouette de pouvoir r’garder les étoiles avec un et avec l’autre mater si ton lacet est pas défait… comment qu’ça t’est arrivé un truc pareil, hein ?… Attends ! Dis rien ! Je crois qu’j’ai d’viné ! Une infirmière a dû t’laisser tomber par terre quand t’étais bébé et puis quand elle a vu qu’tes yeux s’étaient barrés de travers elle t’a secoué, secoué ! Mais que dalle, sont restés coincés et pis après…

— Paulo ! le sermonna Pierre. Laisse-le tranquille ! T’es pas drôle.

— Bah… pas grave… habitude… soupira le nouveau en commençant à ranger rapidement ses maigres affaires. Tout le monde se moque toujours de moi, alors…

Regrettant aussitôt ses mauvais mots, Paulo lui tendit la main de bon cœur en clignant de l’œil à tout va.

— Eh, oh… fais pas la tête face de crêpe ! C’est pas ta faute si t’es dodu d’partout et pis toute façon, ici, tout l’monde s’en fout. On est bien trop occupé pour s’moquer des hooorribles malformations des uns et des autres, tu peux m’croire…

Manque pas d’air Paulo ! pensa Pierre. C’était justement sa spécialité de se moquer à cet animal, gentiment bien sûr, mais moquer tout de même.

—… et pour tes yeux, ça s’rait plutôt un sacré avantage. Tu vas pouvoir guetter dans deux directions si un des crétins qui nous surveillent a pas la mauvaise idée de s’pointer juste au moment où on n’a pas b’soin d’lui. Paulo se tapota les lèvres avec son index en faisant mine de réfléchir intensément. Mmh, décidément… j’crois bien qu’avec un pouvoir pareil, j’vais te prendre dans ma bande, trancha-t-il en désignant Pierre (sa bande) du pouce. Bon alors ! Sans rancune hein ?… Moi c’est Paul, Paulo pour les potes !

Amadoué, le nouveau se décida à lui serrer la main en se fendant d’un sourire qui le fit encore plus loucher.

— D’accord ! moi c’est Jacques…

— Aaah !… Mon Dieu ! s’écria Paulo en fixant le visage du nouveau.

— Quoi ?… Qu’est-ce que j’ai ? Quoi ?… Le jeune garçon se tâtonnait fébrilement la figure, ses paupières tressautaient d’appréhension. Je… je saigne ou quoi ?

— Non, non !… C’est… ta bouche ! oh mon dieu… !

— Quoi ? Quoi ? Quoi ma bouche ?! Jacques jetait des regards apeurés dans toutes les directions, sans doute à la recherche d’un miroir.

—… elle… mon dieu… elle est pleine de dents ! C’est horriiible ! Et Paulo partit d’un grand éclat de son fameux rire d’hyène, Wouaaark ! Yark ! Yark !…

Jacques le fixa un bon moment sans comprendre puis libéra d’un coup l’air qu’il avait retenu dans ses poumons paniqués.

— C’est… c’était une blague ?… demanda-t-il d’une voix encore tremblotante. Euh… bah dis donc, t’as l’air d’être un sacré marrant toi. Coupant court, il se tourna vers Pierre sans cesser de guetter du coin de l’œil ce drôle d’oiseau de Paulo. Et… hum ! Et toi c’est comment ton nom ?

— Pierre… pas de Pierrot hein ! j’ai horreur de ça...

— Ouais ! Et t’as plutôt intérêt à t’en rappeler, ajouta Paulo en commençant à mimer un combat de boxe endiablé. La dernière fois que Claquedur l’a app’lé Pierrot, eh ben à l’hôpital, l’a fallu un éléphant entier pour réussir la transfusion de sang du dirlo… fallait voir ça ! Il a commencé par…

— Ça va Paulo, arrête !

— Ben quoi ? Si on peut plus rigoler…

— Qui c’est Claquedur ? demanda Jacques. Ce surnom ne le rassurait pas vraiment.

— Oh !… Personne ne t’a donc rien dit mon p’tit Jacquot trognon ?

—… ben, non.

— Mais… c’est notre directeur adoré, voyons !

—… directeur… adoré ?

— Oui, en fait son vrai nom c’est Torquout, ça fait Tord-cou ! C’est pas tellement mieux hein ? C’est l’seul directeur au monde qui soye capable de te glacer l’sang dans les veines rien qu’en te regardant. En plus, au même moment tu pisses de trouille dans ton benouze. Ça t’remplit les godasses et tu t’retrouves avec une paire de pompes à refroidissement hydraulique, sympa non ? C’est pratique pour éviter les ampoules aux pieds, crois-moi ! Mais c’est pas l’pire…

— Ah ?…

— Non !

— Et… et… et c’est quoi le pire alors ?

— Eh ben si jamais il décide de vraiment s’occuper d’toi et qu’il commence à t’engueuler sérieux… alors là, tes pauvres musc’ du cul lâchent d’un coup et PROUT !… caca culotte ! Alors non seulement, compta Paulo sur ses doigts, non seulement t’as une paire de godasses hydrauliques gratis mais en plus tu gagnes un slip à rembourrage antichoc ! Super contre les coups d’pieds au cul… y a tout d’même un gros défaut avec ce système…

—…

—… bah oui ! Après l’coup d’pied tu t’retrouves avec du chocolat plein l’dos, ça t’remonte jusqu’à la nuque avec l’effet cheminée… je sais, je sais, ça tient chaud, mais c’est tout d’même embêtant pour l’odeur ! Et puis…

— Paulo ! tenta Pierre. T’es vraiment dégueulasse…

Cause toujours, autant essayer d’arrêter un TGV en soufflant dessus.

— Puis d’toute façon, continua l’horrible, t’inquiète pas pour La claque, tu seras sans doute invité à faire sa connaissance après le p’tit déj’. Un conseil de pote mon pote ! sois pas trop pressé… des jambes d’autruche, un corps de serpent, une tête de gori…

— Suffit Paulo ! Tu vas nous mettre en retard. Pierre n’avait pas tort, il ne restait plus qu’eux trois dans le dortoir. Les autres étaient déjà partis pour la salle de bain. Jacques ! laisse tomber tes affaires, tu finiras de les ranger ce soir. On va vite faire notre toilette et après on filera au réfectoire. Pendant ce temps, si le roi Paulo daigne me laisser placer un mot, je t’expliquerais le règlement. Tu vas voir, il n’y a rien de plus simple, tout est interdit, alors...

— Facile à ret’nir ! ne put s’empêcher de commenter l’incurable bavard. Il s’était assis sur un lit, jambes croisées, en faisant semblant de fumer une cigarette. Apparemment, le fait d’être en retard ne le tracassait pas le moins du monde. Super fastoche même, hein Jacky ?… Jacky ! Jacky ! Ça sonne mieux que Jacques tu trouves pas ? Ça fait plus gangster.

— Si tu veux, répondit le nouveau en baissant la tête. C’est comme ça que ma mère m’appelait avant son accident. Ses yeux commencèrent à briller.

Le prenant par les épaules après avoir jeté et écrasé sa cigarette imaginaire, Paulo le poussa gentiment vers la porte. Avec son tact habituel, il essaya de lui remonter le moral.

— T’en fais pas la marmite, dans c’te prison on est tous un peu dans l’même cas. Il continua sur un ton un peu plus gai. Sauf not’ Pierrot ! En vérité vraie, c’est l’fils d’un multi-millemilliardaire martien sourd-muet, quasiment aveugle et qui n’a plus ni bras ni jambes. Pauv’ homme… il est marié avec une femme à barbe qu’il a rencontrée dans un cirque sur la lune où il f’sait un numéro d’lanceur d’couteaux avec les pieds, Aaaah l’amour ! L’amouuur mon p’tit Jacky, qu’est-ce que c’est beau hein ? Eeenfin… figure-toi que Pierrot passe ici, en quelque sorte, des vacances pa’ce que son papa veut pas qu’son garnement chope la grosse têt…

N’y tenant plus, Pierre lui fonça dessus pour le réduire en bouillie. Paulo partit aussitôt en courant en se protégeant la tête avec ses mains.

— Au secou’s ! Il ’ecommence à me batt’e, au secou’s !… à moi ! 

Laissant l’énergumène cavaler loin devant eux, Pierre et Jacky arrivèrent bon dernier en vue de la salle de bain.

— Au fait Jacky… euh, ça te dérange pas si je t’appelle moi aussi Jacky ?

— Non, non ! Pas du tout, pas du tout… même si ça me rappelle un peu ma mère, j’le préfère à Jacques, Paulo à raison c’est plus cool…

— Bon… comme tu voudras, je voulais juste te demander où est-ce que tu étais avant de venir ici ?

— Oh… eh bien après la… enfin, après le décès de ma mère, j’ai été placé dans trois familles d’accueil et puis dans cinq orphelinats…

— Ben dis donc ! t’as déjà fait pas mal de route…

— Oui, c’est vrai… j’sais pas pourquoi ils me bougeaient sans arrêt comme ça… en tout cas, j’espère qu’on va me laisser ici, j’en ai marre de changer. Le gros garçon tordait ses doigts en souriant timidement comme si une idée lui traversait soudainement l’esprit. Une idée à laquelle il n’osait pas trop croire bien que Paulo y ait fait allusion tout à l’heure. Euh… peut-être… enfin je veux dire que si… si t’es d’accord évidemment ! On pourrait… devenir… amis ? C’est une idée comme ça, hein, t’es pas obligé ! finit-il à toute vitesse et apparemment gêné de son audace.

Pierre n’hésita pas une seconde.

— Oh oui ! s’exclama-t-il avec enthousiasme. Ça serait vraiment super ! Ouais, avec Paulo on va faire une sacrée bande !… Tu sais, il a l’air comme ça, mais il est gentil comme tout.

Jacky s’attendait tellement à une réponse négative qu’il faillit se jeter au cou de son guide pour le remercier d’accepter son amitié. Le garçon en bafouillait de joie.

— Ah ?… euh… chouette alors ! Ah… ça… c’est drôlement sympa… c’est sûr… eh ben… eh ben… ça… oui…

— Bon, on est d’accord, coupa Pierre en lui serrant cérémonieusement la main. Marché conclu !… dis ? Quel âge tu as au fait ?

— Oooh… eh bien j’ai douze ans !… Jacky papillotait des yeux et se troublait encore plus en avouant. Oui, oui… douze ans… et juste aujourd’hui… c’est mon anniversaire quoi, fit-il en rougissant comme une écrevisse.

— Quoi ? Ça c’est marrant ! Figure-toi que Paulo et moi on a treize ans tous les deux… et pile aujourd’hui, comme toi ! C’est quand même drôle dis donc. Un an de moins mais exactement à la même date… eh ! Au fait… bon anniversaire !

— Ah ! Euh, oui… merci ! Lui non plus ne semblait pas spécialement habitué à ce qu’on fête ses anniversaires. Euh… bah… à toi aussi alors, bon anniversaire !

— Merci…

— C’est vrai, c’est marrant quand même… tous les trois ensemble… le même jour… à une année près… si j’étais né un an plus tôt, on aurait pu être comme… un peu comme des triplés…

Jacky ne croyait pas si bien dire, mais pour l’instant il parcourut les derniers mètres les séparant de la salle de bain avec un air plutôt songeur. Pierre et Paulo l’avaient tout naturellement accepté comme ami sans qu’il n’ait été obligé, comme d’habitude avec les autres enfants, d’essayer de les charmer, de les acheter et même de leur servir de souffre-douleur s’il le fallait. Non, ici c’était différent. Dans la chambrée, personne ne s’était moqué de lui, personne ne l’avait pris à partie. Personne à part Paulo bien entendu et il était certain que ce n’était pas méchant. Ici c’était différent ! il le sentait. Il allait enfin pouvoir être lui même. De toute façon ses deux nouveaux amis l’y aideraient ! Pierre ne venait-il pas de lui souhaiter son anniversaire alors qu’il ne se rappelait pas la dernière fois où cela s’était produit, c’était un signe ça !

—… cky ?… Eh Jacky ?…

— Euh… oui ?…

— T’es dans les nuages ?… Je t’expliquais qu’ici personne ne t’embêtera. Tu avais l’air un peu malheureux tout à l’heure quand Paulo s’est moqué de toi…

— Oh, non ! Pas du tout, j’avais bien compris que c’était pour rire et… euh, justement, je ne voudrais pas dire du mal mais… même s’il est très… gentil comme tu dis, il est toujours comme ça Paulo ? Enfin, je veux dire toujours aussi… blagueur ?

— Ah ça ! Toujours mon vieux, toujours ! Tu sais, c’est vraiment un super copain et puis de toute façon si tu veux entrer dans sa bande comme il dit, il faudra bien t’y faire.

 

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Commentaires

framato
Portrait de framato
Très chouette l'apparition

Très chouette l'apparition d'un troisième larron...

Intrigante la similitude des dates anniversaires (dommage d'insister dessus par un ne croyait pas si bien dire, ça prend un peu trop le lecteur par la main en lui disant qu'ici il doit ouvrir des grans yeux tout rond ... perso j'étais déjà intrigué...)

Une mention bien pour l'inventivité des expressions comme celle-ci : "Cause toujours, autant essayer d’arrêter un TGV en soufflant dessus." qui m'a rappelé un jeu auquel on jouait avec mon frère : inventer des expressions. Je vous en livre une de mon cru qui aurait aussi pu faire l'affaire ici : autant donner une lampe de poche à un hibou...

 

Attention, en tout début, il y a une répétition maladroite de tous, qui pourrait être facilement évitée... : "Pendant ce temps trop court de l’avis de tous sauf des ménagères bien entendu, les pensionnaires disposaient d’une relative liberté. Dès qu’il fut sorti, tous se mirent à parler en même temps. "

 

Mon plaisir de lecteur reste intact et je fonce sur le 6...

 

Ps : je suis de plus en plus intrigué par le titre et je me demande quand la chaise trouée va faire son apparition (étonné aussi que ce ne soit pas une chaise percée mais une chaise trouée...)

 

Attention aussi à ce petit détail : lors des trois premiers épisodes il y avait une sorte de fin, suivie par un début qui justifiait vraiment le côté feuilleton. Dans cet épisode, la transition n'est pas nette, le récit reprend là où il en était tout simplement... Le découpage n'apporte plus un + (idem avec le début du 6). Je suppose que ceci est dû au fait que le texte n'a pas été écrit dès le début comme un feuilleton...

 

Mais bon, jusqu'ici, c'est vraiment très très bien...

pifouone
Bonsoir et merci

Bonsoir et merci Christian.

 

J'envoie la suite. Au fait, dès que tu en as le temps, il faudrait que tu me redises comment accéder aux corrections que tu avais fait avec une autre personne je crois. Pas moyen de remettre la main dessus.

 

 

Didier

luluberlu
Portrait de luluberlu
Bon, si j’en juge par le

Bon, si j’en juge par le langage utilisé, les correcteurs n’auront pas beaucoup de boulot. C’est déjà çà. wink

Sinon, les personnages sont toujours aussi attachants (surtout Paulo). L’irruption du petit nouveau donne un nouvel élan au récit.

La manière dont le texte est découpé ménage le suspense (comme il se doit pour un feuilleton). On attend donc la suite avec impatience et curiosité.

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