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… Pierre ouvrit des yeux noyés de larmes.

Devant lui, dans une semi-pénombre, la face de lune blafarde s’était transformée en un visage. Un visage chuchotant pendant que deux mains le secouaient doucement.

— Eh ! Réveille-toi ! t’as fait un cauchemar… eh ! oh !… 

Se dressant à demi dans son lit, Pierre reprit tout doucement conscience et sa vue s’habitua à l’obscurité ambiante. Il observa avec intérêt la grande pièce rectangulaire dans laquelle il venait de se réveiller.

En face de lui, le long d’un mur, il pouvait compter, à la clarté diffuse d’une série de veilleuses, une rangée de dix lits intercalés de grandes armoires aux reflets métalliques. Les lits semblaient tous occupés par des formes sombres et imprécises. De temps en temps, l’une d’elles remuait doucement ou se retournait en poussant de petits grognements étouffés. Au fond de la pièce, tout en longueur, deux larges fenêtres montaient jusqu’au plafond. Leurs formes rectangulaires plus sombres étaient obturées par de lourds rideaux. En faisant remonter son regard par l’autre côté de la chambrée, Pierre se rendit compte que lui et son lit faisaient partie d’une rangée identique à celle d’en face. Un petit déclic se produisit dans sa tête et il retrouva la mémoire. L’orphelinat !… il était à l’orphelinat ! Cette évidence finit de le réveiller. Pierre reporta son attention sur le jeune garçon au pyjama boutonné de travers.

T’en as fait d’un raffut, souffla le garçon. Un peu et t’aurais réveillé l’aut' grosse truie de Bouillot, tu sais c’que ça peut coûter… Arrête de m’regarder avec ces billes-là, t’as fait un cauchemar, c’est finish main’nant.

— Un cauchemar ? lui répondit Pierre. C’était... vraiment horrible…

— Allez, c’est bon, reviens sur terre mon potiron ! Le garçon bâilla à s’en décrocher la mâchoire avant de se recoucher dans le lit voisin. Wouuuaargh !… N’empêche ! Heureusement que maman Paulo veille sur ton sommeil, ajouta-t-il en croisant ses deux mains sous sa nuque. Allez l’artiste ! Repique un p’tit roupillon, tu m’raconteras tout ça d’main… ciao !

Pierre essuya précautionneusement ses yeux gonflés de larmes avec un coin de son drap. Il finit par se rallonger. Les dernières vapeurs de son mauvais rêve lui obscurcissaient encore l’esprit et son cœur continuait de battre un peu fort dans sa poitrine. Il se tourna sur le côté. Son regard accrocha les chiffres rouges lumineux, froids et impersonnels, de la pendule placée au-dessus de la porte d’entrée du dortoir. Trois heures trente-huit. Un cauchemar. Oui, il avait fait un véritable cauchemar. Mais, la réalité dans laquelle il reprenait pied maintenant n’était-elle pas plus angoissante encore ?

Il n’avait jamais eu de parents, jamais eu de maison à lui et encore moins une si belle chambre remplie des merveilles qu’il avait rêvées.

Ses yeux le piquèrent de nouveau et il se mit à renifler doucement pendant qu’un léger ronflement s’élevait déjà du lit voisin.

Ses parents, il ne les avait pas connus. Tout ce qu’on avait bien voulu lui expliquer lorsqu’il fut en âge de poser des questions, c’était qu’il était né de père inconnu. Quant à sa mère, elle avait choisi d’accoucher sous X. Allez vous débrouiller avec ça vous.

— Ça veut dire quoi « a couché sous X » ?

Le petit garçon de cinq ans qu’il était en débarquant dans cet orphelinat se demandait avec curiosité ce que pouvait bien être ce X. Pourquoi sa maman s’était couchée sous un X et puis pourquoi le fait d’avoir dormi sous un X l’avait forcée à abandonner son bébé ?… Peut-être que ça portait malheur !

— Ça veut dire que ta mère ne voulait pas de toi. Elle t’a abandonné sans que tu puisses la retrouver plus tard, lui avait-on lancé avec impatience et une certaine brusquerie. Tu as compris ? Pas d’autres questions ?… 

Bien sûr que Pierre n’avait pas compris. À cinq ans, comment comprendre une chose pareille ! Mais vu l’aspect de l’horrible bonhomme qui lui faisait face, il se garda bien de le lui avouer.

— Oui, oui ! j’ai compris.

— Oui M. le Directeur ! Il faut dire MONSIEUR le Directeur quand tu me parles, compris ?

— Oui M’sieur.

— PAFF !!!

La claque était arrivée si vite et avec une telle violence, que sur l’instant, le petit bonhomme Pierre ne se rendit pas compte de ce qu’il venait de se passer. Le coup l’avait fait tituber sur plusieurs mètres à travers la pièce. Une armoire mille fois plus solide que ses os encore bien fragiles se chargea de l’arrêter. Ensuite, vint la douleur. Une douleur réelle, une douleur cuisante. Sur sa joue, au fond de son épaule mais surtout en plein cœur de son âme de petit garçon. Une douleur incompréhensible pour lui.

De grosses larmes s’étaient mises à couler. Cet épisode peu glorieux avait eu le mérite de l’aider, vite fait bien fait, à comprendre dans quel genre d’endroit il venait d’échouer après avoir été ballotté d’une famille d’accueil à une autre. Pierre comprit surtout  à qui il avait affaire. « Claquedur » ou « La claque », comme il venait de l’apprendre à ses dépens, étaient les surnoms les plus utilisés par les pensionnaires de l’orphelinat pour garçons des « Heures Heureuses » pour désigner leur directeur. Pour Pierre, les heures qu’il avait passées jusqu’à présent dans cette baraque lui avaient paru plus longues qu’heureuses, ça oui !

— COMPRIS ?

— Oui M. le Directeur, se dépêcha-t-il de répondre tandis qu’un filet de morve lui coulait du nez.

—… Très bien petit, très bien ! Les yeux du directeur brillaient d’un éclat mauvais et sa poitrine se gonflait de satisfaction. Tant que tu fileras doux ça se passera pas trop mal pour toi, maintenant du balai ! Débarrasse le plancher ! Je n’ai pas que ça à faire moi ! Le vilain bonhomme se rassit derrière son bureau pour reprendre la lecture inachevée de son journal. Il ne lui prêta plus aucune attention. Bouillot ? Vous lui indiquerez son lit et vous lui expliquerez le règlement. Veillez à ce que tout soit bien clair, n’est-ce pas ?

Un gros monsieur tout ventru qui s’était tenu un peu en retrait pendant ce très instructif entretien s’avança vers Pierre. Il le tira sans ménagement par le bras. Par ce mouvement brusque, le filet de morve, toujours pendouillant au nez de Pierre, prit son élan et alla se loger pile sur la manche du gros sans que ce dernier s’en aperçoive. Pierre fixa la tache quelques secondes.

— Aïe !…

Les doigts du méchant s’incrustèrent dans sa chair d’enfant et le ramenèrent illico à la réalité.

— Bien sûr M. le Directeur, comptez sur moi M. Le Directeur.

Trois pas dans le couloir où l’entraînait avec force le dénommé Bouillot et la porte du bureau se rouvrit violemment. Le directeur tendit le cou dans leur direction.

— Ah oui, inutile de préciser qu’à la moindre bêtise du petit vaurien… pas d’hésitation ! Il fit le geste de fermer une porte à l’aide d’une énorme clé. N’est-ce pas Bouillot ?

— Pas de problème M. le Directeur ! Ne craignez rien M. le Directeur. Je m’occupe de tout M. le Directeur… euh… ? Peut-être désirez-vous autre chose M. le directeur ? fit l’autre d’une voix mielleuse. Une petite tasse de café ?

— Pas maintenant voyons ! pas maintenant !

VLAN !!! La porte claqua, mettant un point final à l’entretien.

À l’époque, le geste du directeur avait paru bien mystérieux à notre petit Pierre. De toute façon, il n’eut pas beaucoup de temps pour y réfléchir. Il se retrouva prestement, moitié traînant par terre moitié courant derrière « Bouillot ». Son nouveau « papa » comme il aimait à se surnommer lui-même en ricanant bêtement. En fait, Bouillot était le surveillant principal de l’orphelinat. Et malheureusement pour Pierre et ses camarades de chambrée, il était aussi le responsable direct de leur dortoir.

Des dortoirs, il y en avait cinq en plus du sien, à vingt pensionnaires par chambre, ils étaient à quelque chose près, cent vingt orphelins. Cent vingt orphelins qui mangeaient, dormaient et finalement survivaient comme ils le pouvaient dans cet immense bâtiment d’aspect peu engageant.

Entièrement construit en petites briques rouges, son style n’avait laissé aucune place à la fantaisie des constructions modernes. Pierre se demandait bien souvent de quelle sombre cervelle d’architecte était née une telle horreur. Non que l’ensemble ne soit pas équilibré ou mal proportionné, non… c’était plutôt que le tout ressemblait plus à une prison du début du siècle dernier qu’à un accueillant orphelinat.

Vu du ciel, c’était un immense U bleu ardoise tout piqué de grandes cheminées au rouge fatigué. L’orphelinat était entouré d’un parc passablement entretenu sur le devant pour faire bonne mine aux passants. L’arrière quant à lui était laissé à l’abandon, économie de personnel oblige. Claquedur l’avait fait condamner et plus personne n’y mettait les pieds.

Le parc était entièrement ceinturé par un mur d’aspect pas sympathique du tout. Mur de pierres froides et lisses d’une hauteur frôlant les trois mètres. Mur frontière qui coupait l’orphelinat et ses occupants du reste de la ville ronflant de bruits, de couleurs et de vie.

Situés au rez-de-chaussée, un hall d’entrée, des bureaux administratifs occupaient la partie centrale du bâtiment. L’aile droite comprenait une immense cuisine, un gigantesque réfectoire, une petite infirmerie et diverses salles inutiles. Au premier étage, quelques pièces vides empestaient le couloir de leur odeur de moisi. Elles alternaient sans véritable raison avec les dortoirs et les salles de bain. La totalité de l’aile gauche, rez-de-chaussée et étage, était laissée à l’abandon. Et pour qu’aucun pensionnaire ne puisse y chercher quelques trésors oubliés, le directeur en avait fait murer les accès.

Tous ont avoué avoir pleuré le jour de leur arrivée à l’orphelinat. L’ensemble des bâtiments était effrayant pour de jeunes enfants déjà pas mal déstabilisés. Mais du moment qu’il avait aussi eu un petit aperçu de l’intérieur et surtout de ses dirigeants, Pierre n’avait pu empêcher ses membres de trembler comme des feuilles.

— Tu as bien entendu le directeur ? À la moindre bévue, tu feras connaissance avec le cachot mon bonhomme, lui cracha Bouillot en faisant le même geste que son patron juste sous le nez de Pierre.

— Le... le cachot ? questionna le petit garçon. Qui c’est ?

Bouillot éclata de rire, un rire mauvais, méchant. Un rire qui l’obligea à lâcher son bras tellement ça le secouait. Le bonhomme ondulait véritablement sous ses yeux et Pierre se demandait ce qui avait pu déclencher une telle hilarité. Les vagues partaient de la gorge de Bouillot pour aller mourir dans ses chaussures.

— Wouha, Ah ! Ah ! Toi alors !… t’es un marrant ! Qui c’est qu’il demande… t’inquiète mon pauvre petit orphelin, lui souffla-t-il en plein visage dévoilant une rangée de dents cruelles et gâtées. Tu feras sa connaissance un jour ou l’autre. Le gros agrippa derechef le bras douloureux du pauvre Pierre et continua sur un ton encore plus inquiétant. Oui ! Tu peux me faire confiance, tu le verras bien assez tôt, le cachot ! Ah ! Ah ! Ah !

Le couloir résonna longtemps de son rire. Ce sale rire que Pierre aura l’occasion d’entendre si souvent pendant les huit années passées dans cet enfer miniature.

Comme promis, Pierre eut plus d’une fois l’occasion d’aller visiter le fameux cachot. Cachot qui n’était pas, bien sûr, une personne en chair et en os comme il l’avait d’abord cru le jour de son arrivée. En fait, c’était une toute petite pièce perdue dans les immenses et ténébreuses caves des bâtiments. Une pièce avec tout ce qu’il fallait pour en faire un véritable cachot. Un lit sans draps. Le matelas ? Une grande planche bien dure recouverte d’une minable couverture rapiécée. Dans un coin poussiéreux, un pot de chambre rouillé et juste à côté, un torchon d’aspect répugnant. Pas de papier hygiénique dans un cachot ! Et puis quoi encore ?

C’était tout pour le mobilier point à la ligne.

Le cachot était humide, sale et rarement aéré. Sans autre occupant pour l’instant qu’une noire et pattue araignée à peine incommodée par la faible clarté descendant d’un minuscule soupirail. Nous terminerons la visite par la porte surnommée « porte de l’enfer ». Les condamnés la passaient pour être jetés sans ménagement à même le sol du cachot. C’était la punition suprême. Souvent sans autre raison que d’avoir croisé le regard du directeur dans un de ses très nombreux mauvais jours. Le malchanceux à qui cela arrivait était dispensé de toilette vu qu’il n’y avait tout simplement pas de lavabo ni autre arrivée d’eau d’ailleurs. Aucune distraction ne lui était évidemment autorisée. Pour finir, le petit captif n’avait droit qu’au seul repas du midi. Le soir, un vulgaire bol d’eau tiède où flottaient deux trois croûtons de pain dur, ne pouvait prétendre faire office de souper. Si, comme cela se produisait assez souvent, le cachot se devait d’accueillir plusieurs hôtes en même temps et bien tant pis ! Qu’ils se débrouillent ! Un seul lit, un seul repas, c’était la règle ! Le jour de la libération, le ou les prisonniers ne sentaient pas très bons et son ou leurs ventres vides gargouillaient avec ardeur.

Comment peut-on faire subir un tel traitement à des enfants confiés à la garde de l’État sans qu’aucune autorité compétente ne s’en aperçoive ? Dans ce cas précis, c’est relativement simple. Lorsqu’un inspecteur envoyé par la DASS débarquait aux « Heures Heureuses », il prévenait au préalable le directeur de la date et de l’heure exacte de son arrivée. Vous pouviez donc être certain que la veille, les têtes pensantes de l’établissement, en l’occurrence La claque et Bouillot, passaient une revue au peigne fin. Le cachot était provisoirement vidé de ses occupants et la porte camouflée derrière une vieille armoire. Ensuite, les pensionnaires. Ceux qui avaient mauvaise mine ou même, chose courante, des traces encore visibles de punition corporelle (entre eux, les pensionnaires appelaient tout simplement ça « des passages à tabac »), tous ceux-là étaient immédiatement séparés du groupe au pas de course. Direction l’infirmerie où l’on essaierait de maquiller leurs bleus, plaies ou bosses. Malheur à celui qui aurait seulement osé se plaindre à l’inspecteur. Personne n’aurait parié un centime sur ses chances d’arriver à l’âge adulte. De toute façon, ça aurait été aussi inutile que totalement inefficace. Tout un tas d’explications était minutieusement mis au point avec les victimes elles-mêmes pour chaque œil au beurre noir, pour chaque coup de ceinture que l’on n’avait décidément pas pu gommer. Et même s’il y en avait plus à laisser qu’à prendre parmi les menaces dont La claque les abrutissait plusieurs jours avant la fameuse inspection, aucun ne se serait risqué à en vérifier la véracité. Pour les autres, les biens portants, un bon sermon à vous glacer le sang suffisait à changer leur langue en bloc de pierre. Quant aux éducateurs et autres personnels essentiellement masculins, ils étaient tous pères de famille. Par conséquent ils tenaient tout particulièrement à conserver leur emploi. La claque n’avait même pas besoin de leur mettre les points sur les i pour qu’ils se tiennent cois. La vie est dure pour tout le monde.

Donc, tout ayant été méticuleusement pensé pour éviter la moindre fuite, la claque avait encore devant lui de longs et beaux jours de règne absolu.

Pour en revenir à Pierre et comme le lui avait bien gentiment expliqué le gros Bouillot lors de son arrivée dans ce charmant endroit, tout le monde sans exception y passait un jour ou l’autre, au cachot. La durée de la condamnation variait sans règle préétablie. Ça se jouait simplement à l’humeur de leurs garde-chiourmes. De deux jours pour un condamné, elle pouvait monter en flèche à cinq pour un autre. Et même une fois, dix-huit jours ! Un record absolu détenu par Paulo qui dormait du sommeil du juste dans le lit voisin. Le seul côté vraiment positif de ce « petit » séjour, c’était qu’il avait réussi à modérer (légèrement) l’inébranlable confiance en lui même du fameux Paulo. Mais aussi, cela avait gelé (trop légèrement) pour quelques jours sa mauvaise habitude de mettre à exécution toutes les blagues qui lui venaient à l’esprit. Pour bien situer le personnage, il faut préciser que le fameux Paulo jouissait d’étranges facultés. Deux indéniables avantages en fait. Il possédait une paire d’yeux montée sur roulement à billes ainsi qu’une mémoire à toute épreuve. Entré dans une pièce, le garnement n’avait besoin que de quelques secondes pour tout enregistrer. Rien ne lui échappait ! Le moindre détail, le plus petit objet, même le plus anodin, étaient enregistrés et catalogués. Un jour, ça pourrait servir ses nombreuses, trop nombreuses bêtises. Pierre se souvenait parfaitement de celle qui avait valu à son ami la fameuse et mémorable condamnation des dix-huit jours. C’était lui même, en quelque sorte, qui en avait fourni la matière première. Un jour, histoire de discuter, il lui avait tout bêtement répété un bruit qui courait sur la femme de M. Martin. Martin, c’était le professeur qui venait leur faire la classe à l’orphelinat. Il faudrait toujours, toujours, toujours ! se méfier de ce que l’on raconte à Paulo. Des bruits, ce n’est pas ce qui manquait aux « Heures Heureuses », pourtant, celui-ci, Pierre aurait été mieux inspiré de le laisser courir. Ne jamais lui confier un secret à Paulo, oh non ! Tout le monde ou presque l’avait, un jour ou l’autre, appris à ses dépens. Figurez-vous que non content de répéter le fameux secret à toutes les personnes qu’il croisait, Paulo avait en plus un sérieux penchant pour déformer ce que vous lui aviez innocemment confié.

Mais bon, malgré ces vilaines habitudes qui les plongeaient régulièrement dans les ennuis, Paulo se trouvait être le meilleur ami de Pierre.

—… Pour toujours ! lui avait un jour juré l’horrible lascar en crachant sur le parquet en bois ciré. Tu peux compter sur moi, pour toujours ! Nous deux, on est not' seule famille, lui avait alors assuré Paulo dans les trop rares moments où il laissait ses sentiments prendre le dessus sur son exubérance naturelle. Moments qui ne duraient jamais bien longtemps. À peine prononcée ce genre de phrase qu’il modulait sa bouche en cul de poule pour poursuivre son ami dans tout le dortoir dans l’espoir de le couvrir de baisers, passant outre les hurlements de protestations écœurés du pauvre Pierre.

Ils étaient amis depuis bientôt cinq ans. Un beau jour, un garçon tout reniflant avait jeté sa petite valise racornie sur le lit voisin de celui de Pierre. C’était Paulo. Pierre lui avait tendu un mouchoir et leurs regards s’étaient croisés pour la première fois. Ils avaient tout de suite su qu’entre eux ça serait à la vie à la mort.

Donc, mis à part ses yeux fouineurs et sa très réputée mémoire, Paulo était aussi affublé de grandes oreilles. De très grandes oreilles ! D’habitude, elles servaient essentiellement de support à des petites lunettes rondes. Malheureusement, il ne fallait pas trop se fier à ce sage rôle. Elles savaient se dresser lorsqu’il le fallait. Non, Pierre n’aurait pas dû lui confier le dernier ragot. Il paraissait que la femme de M. Martin était enceinte et qu’elle allait devoir partir se reposer quelques jours chez ses parents qui tenaient une boucherie dans une ville voisine. C’était un cousin à elle qui la conduirait là bas.

Pour Pierre, simple papotage, sitôt dit sitôt oublié, mais pour Paulo… c’était avant tout une matière première exploitable. Pierre aurait dû voir à son petit air absent que les rouages extrêmement compliqués de la boîte à bêtises de son ami s’étaient mis en route. Rien ni personne ne pouvait prévoir ce qu’il allait en sortir.

Arriva ce qu’il devait arriver. Quelques jours plus tard, en pleine classe, en pleine interro d’histoire et sous la sévère surveillance de Martin, Paulo leva subitement le doigt. Fait assez exceptionnel car le loustic ne brillait dans aucune des matières enseignées dans cette classe, loin de là même. Son but, comme il l’avouait bien volontiers à qui voulait l’écouter, était d’avoir la plus mauvaise moyenne générale depuis la création de l’orphelinat. Ce qui, toujours selon lui, le ferait immanquablement et sans délai renvoyer des « Heures Heureuses » moment qu’il espérait et chérissait entre tous. Même si ça devait se passer à grands coups de pied au cul ! précisait-il en souriant.

C’est donc d’une moue plutôt sceptique que Martin l’autorisa à prendre la parole. Paulo se leva pendant qu’instinctivement les élèves rentraient la tête dans les épaules. Nul n’osait regarder autre chose que sa copie posée devant lui. Il profita du silence plus lourd que d’habitude pour demander avec son air innocent « numéro trois ». C’était son préféré. Il l’avait inlassablement travaillé devant un morceau de miroir jusqu’à ce qu’il obtienne la perfection même, un visage respirant l’innocence. Air numéro trois qui, en passant, lui avait très souvent permis de berner Bouillot et même La claque pour se sortir, sans trop de casse, des « affaires » dans lesquelles il se fourrait régulièrement.

— M’sieur Martin ? lança-t-il d’une voix claironnante. Arrêtez-moi si j’dis des bêtises, mais… c’est vrai que vot' grosse bonne femme a profité que vous aviez l’dos tourné pour s’tailler avec vot' cousin qu’est boucher ?… « plus, paraît qu’il lui a collé un bébé dans l’tiroir pendant qu’vous nous faisiez la classe et que toute la ville est au courant sauf vous ? Hein ?… c’est vrai ?… Un pote m’a dit que quand c’est comme ça, on a de grandes cornes qui poussent sur la tête et qu’ça fait rire tout l’monde… hein ? C’est vrai ?… Notez, moi j’y crois pas… des cornes ça ne pousse pas comme ça tout d’même ?… Par contre, j’sais pas si vous l’avez d’jà remarqué, mais l’soir, quand on écoute les bruits d’la ville par-dessus le mur de c’te prison et ben on entend comme une drôle de musique… vous l’avez jamais captée ?… non ?… tieeens ?… Pas grave, j’vais vous chanter les paroles. C’était que’que chose dans c’genre là… vous m’direz si vous connaissez. Hum, hum !…

Et sans transition notre brave Paulo s’était mis à chanter fort clairement.

— Siiiiii tous les cocuuuuuus,

avaient des clochetteuuuus,

des clochettes au cuuuuuul,

on n’s’entendrait p’uuuuuus…

— C’est joli non ?… Qu’est-c’vous en pensez ?… Hein, hein ?……… Hum… hein ?

Qui ? Qui pourrait dire pourquoi, tout en sachant pertinemment qu’une telle tirade lui vaudrait sans aucun doute une peine maximale, pourquoi il l’avait quand même dite, hein ? Mystère et boule de gomme ! Paulo n’a et n’aura jamais la même logique que monsieur tout le monde.

Toujours est-il que le souffle coupé et les yeux dilatés, le visage de Martin était passé d’un très joli vert à un blanc presque parfait pour finir sur un rouge carmin du plus bel effet. Exactement le même rouge d’ailleurs que celui du visage de Loulou et plus particulièrement celui de son nez. Loulou, c’est le concierge des Heures Heureuses. Son penchant pour la bibine n’est plus un secret pour personne. Même qu’un jour les gendarmes l’avaient ramené à l’orphelinat après l’avoir surpris tout nu en train de demander sa route aux statues du parc du centre-ville. Il en était à les traiter de malpolies, comme quoi elles pourraient au moins lui répondre même si elles ne savaient pas. Que c’était la moindre des choses. Que c’était pas la peine de faire semblant de pas l’entendre et de rester là sans bouger comme des statues. Que de toute façon il partirait pas avant qu’elles aient répondu et que patati patata. Son monologue avait bien duré une bonne demi-heure avant que les gendarmes ne surgissent, alertés par un promeneur choqué par la tenue indécente du lascar. Les casquettes bleues l’embarquèrent proprement après lui avoir noué, tant bien que mal, une veste pleine de galons autour de la taille.

Perdu Loulou, on peut comprendre, parler aux statues passe encore, on en a vu d’autres. Mais pourquoi tout nu ? Personne ne l’a jamais su.

Revenons à notre Martin tout rouge. Martin, pourtant si vif d’habitude à punir et même qui ne dédaignait pas cogner ses élèves à l’occasion, mit cette fois-ci un peu plus de temps pour réagir. Il faut reconnaître en toute franchise que le coup porté avait été rapide et sans bavures. C’est dans un silence toujours aussi épais et les yeux injectés de sang que Martin se décida à fondre sur sa victime. Victime qui de son côté se contentait de sourire aimablement et semblait toujours attendre une réponse à sa question.

Seuls les plus observateurs des témoins présents dans la salle de classe purent se rendre compte qu’il reçut deux claques (pour commencer). D’autres, moins attentifs, jurèrent par tous les dieux qu’il n’y en avait eu qu’une de donnée. Évidemment, cela créa par la suite la trop belle occasion d’ouvrir des paris enragés sur le nombre réel de claques que leur héros avait récolté. Les occasions de s’amuser étaient plutôt rares en ce lieu.

Les joueurs, malgré leur impatience fort compréhensible puisque certains avaient misé gros, durent tout de même attendre exactement dix-huit jours. Ils purent alors demander de vive voix la vérité à un Paulo très amaigri et puant comme un vieux bouc mais arborant malgré tout un air de guerrier indestructible à la conscience tranquille. De toute façon, qu’ils l’aient voulu ou non, tous eurent droit au récit détaillé et sans doute légèrement embelli de son aventure du début jusqu’à la fin. Il avait particulièrement insisté sur le trajet de la salle de classe au bureau de Claquedur qu’il avait fait, selon ses dires, traînant par terre. Martin l’avait tiré par les cheveux d’un bout à l’autre. Saoulé par ses propres paroles, Paulo était passé à la vitesse supérieure. Il avait aussitôt attaqué le résumé du rapide entretien avec La claque qui s’était conclu par une bonne demi-douzaine de baffes et par plusieurs coups de pied au derrière. Dont un ! précisa-t-il l’index tendu vers le plafond, dont un ! qu’il avait pu esquiver avec adresse ce qui avait fait hurler de douleur le directeur quand le tibia de ce dernier heurta le coin de son très robuste bureau en bois massif. Bien entendu cela ne fit qu’augmenter le courroux du terrible La claque et ne fit en conséquence qu’alourdir la sentence qui monta en flèche pour atteindre le record absolu des fameux dix-huit jours de cachot. Un des moments forts de son récit fut sa remise officielle entre les mains de Bouillot « l’exécuteur ». Il avait fallu le faire chercher pendant une bonne demi-heure dans tout l’orphelinat. Et pour cause, le pauvre surveillant-chef était cloué aux toilettes par de fortes coliques, ou « chiasses bien giclantes » comme disait Paulo. Coliques qui s’étaient déclarées comme par hasard quelques heures après que, toujours le fameux Paulo, ait profité pendant l’heure du repas de midi d’un moment d’inattention de son cher « papa ». Il avait versé incognito dans son verre de vin, le contenu d’un sachet médicamenteux volé par ses propres soins à l’infirmerie. Sachet qui, d’après l’empoisonneur en herbe, devait tous les rendre un peu plus orphelins, avait-il conclu la larme à l’œil. Vu le fâcheux mais non fatal résultat, ce ne pouvait être qu’un simple mais très efficace laxatif. Heureusement pour Paulo, Bouillot ne mourut pas mais surtout il n’apprit jamais la véritable cause de son brutal dérangement intestinal.

L’horloge murale affichait maintenant six heures cinquante-quatre. Pierre, ruminant toutes ces pensées, n’avait pas pu retrouver le sommeil mais c’était avant tout la crainte de replonger dans son mauvais rêve qui l’en avait empêché.

Dans quelques minutes, à sept heures tapantes, la porte de leur dortoir allait s’ouvrir violemment. Méfiant, Bouillot n’entrera pas tout de suite. Le souvenir était encore trop présent du matin où quelqu’un avait profité de la nuit pour placer une cuvette pleine d’eau froide en équilibre sur le dessus de la porte. La blague classique qui pourtant fonctionna à merveille. À cette époque, Bouillot, qui avait pour habitude d’entrer franchement, ne fut pas intrigué de trouver ladite porte légèrement entrouverte. Dans la seconde suivante, il reçut sur la tête trois bons litres d’eau glacée et dans un « BONG ! » retentissant la bassine elle-même. Ce matin-là, son journalier et très redouté « Debout là-dedans ! » ne vint donc pas troubler la quiétude de leur dortoir. Bouillot ne le saura jamais, mais ça aurait pu être bien pire. Le coupable (dont, par souci de discrétion, nous tairons le nom) avait initialement prévu de remplir ladite bassine… d’urine ! Il avait à peine tendu à la ronde le grand récipient dans l’espoir d’en faire une récolte suffisante, qu’aussitôt, plusieurs bruits de braguettes complices avaient déchiré le silence de la chambrée. Un ami (dont nous tairons aussi le nom) (toujours par souci de discrétion) lui signifia que là, décidément, il poussait le bouchon un peu loin et que les retombées risquaient d’être plus terribles qu’il ne le pensait. L’ami en question finit par raisonner les cow-boys de la fermeture Éclair et donc, la bassine ne fut remplie que d’eau pure, mais froide !

Les quelques rires naissants s’éteignirent à la vue de la vilaine grimace que tirait gros Bouillot dégoulinant de la tête aux pieds. Apparemment, le brave surveillant ne semblait pas du tout disposé à apprécier la blague. Il observait la chambrée sans ciller malgré les gouttes d’eau qui devaient lui chatouiller le bout du nez. Sa chemisette toute détrempée collait à son gros bide en ne laissant qu’un point plus sombre à l’endroit du nombril. La flaque à ses pieds commençait à prendre des proportions intéressantes quand il se décida, dans un silence de mauvais présage, à faire demi-tour pour sortir du dortoir.

Après la toilette qui, disons-le franchement fut plutôt lugubre, les pensionnaires devaient normalement attendre que Bouillot leur donne l’autorisation d’aller au réfectoire pour prendre leur petit déjeuner avant de se rendre directement en classe. Un bon quart d’heure se passa avant que l’ignoble personnage ne réapparaisse dans l’encadrement de la porte. Tous se tenaient bien droits et absolument immobiles au pied de leur lit respectif. Aucun n’osait jeter ne serait-ce qu’un rapide coup d’œil de son côté et cela valait sans doute mieux pour leur moral déjà passablement en chute libre. Bouillot affichait une mine guillerette tout à fait inhabituelle et dont l’authenticité était démentie par un sourire absolument hideux. Les mains derrière le dos, son gros ventre en avant et précédé d’un très déplaisant ricanement qui vous donnait illico la chair de poule, il finit par passer lentement, trop lentement, devant Pierre. Connaissant bien tous les us et coutumes du bonhomme, le jeune garçon savait que cette lenteur calculée était avant-coureuse d’horribles brimades. Il eut donc aussi tout le temps nécessaire de remarquer que le « Bouillot de la Bassine » s’était entièrement changé. Il avait séché ses cheveux et les avait coiffés avec soin, la raie pile au milieu du crâne comme à son habitude. Plusieurs fois, il avait expliqué, en leur conseillant d’en faire autant, que c’était un signe évident de bon goût et de fine intelligence. Affirmation qui à l’époque avait aussitôt fait éclater de rire notre Paulo national qui s’était retrouvé cinq minutes plus tard, tout ahuri et les joues anormalement rouges, au cachot pour trois jours.

Bouillot fit donc volontairement et le plus lentement possible une bonne dizaine d’aller et retour entre la porte d’entrée et les fenêtres. Au moins, on ne pouvait pas lui retirer ça, quand il était question de sévir, il savait se montrer extrêmement patient. En virtuose, il savait faire monter la pression. Il savait jouer avec l’anxiété de ses futures victimes jusqu’à ce qu’elle se transforme doucement en peur puis en terreur et là ! Il frappait ! Un expert Bouillot !

Dix fois trois minutes à la pendule qui pour les condamnés en instance semblait s’être définitivement arrêtée. Une demi-heure durant laquelle personne ne se permit le moindre geste de peur de s’attirer les foudres de l’arrosé. Tous savaient d’ores et déjà qu’il leur faudrait se passer de petit déjeuner. Punition assez courante qui l’air de rien faisait faire de grosses économies à la trésorerie de l’orphelinat. (Ce qui n’était pas mangé le jour même sera mangé le lendemain.)

Au dixième passage, Bouillot fit sursauter la chambrée en claquant ses mains d’un air réjoui. S’arrêtant pile au centre de la pièce, il les frotta l’une contre l’autre signe d’un profond contentement. Plusieurs en profitèrent pour expulser l’air qu’ils avaient bloqué dans leurs poumons depuis cinq bonnes minutes pour les meilleurs. Une simple inspiration un peu forte suffisait à s’attirer les attentions du gros méchant surveillant. Chose qu’il fallait évidemment et à tout prix éviter. Bien campé sur ses jambes légèrement écartées, mains vissées sur ses larges hanches qui donnaient au personnage une forme rappelant celle d’une grosse poire coiffée d’une perruque, il leur annonça comme pressenti, qu’il serait désormais évité à tous les occupants de cette pièce la perte de temps du repas du matin. Cela pendant une semaine entière. Une petite diète leur ferait le plus grand bien. De satisfaction, il se tapotait tranquillement le bourrelet de graisse qui lui servait de ventre. Pendant cette même semaine, tous les matins au lever, ils resteraient une demi-heure au garde-à-vous sans bouger d’un poil ! Exactement comme aujourd’hui. Enfin les corvées pleuvront sur leurs pauvres épaules et vu que de toute façon ils seraient privés de télévision le soir, ils pourraient en profiter pour se coucher à dix-neuf heures précises, lumières éteintes silence complet. Le souper étant servi à dix-neuf heures trente et bien il faudra qu’ils s’en passent aussi !

— Bon, ben voilà ! C’est tout pour cette fois… ah  si ! J’allais oublier… le chef cuistot vient de me signaler qu’il avait un aide de moins à la cuisine, en maladie…

Peut-être parce qu’il a goûté sa cuisine se dit assez justement Paulo.

—… et comme c’est celui qui se chargeait de la pluche des patates vous comprendrez que son poste ne peut rester inoccupé. Donc, tous les jours et deux par deux, vous irez le remplacer. Ok, cette fois-ci on s’est tout dit. Inutile de préciser que si cette petite plaisanterie venait à se reproduire, c’est à M. le directeur que vous aurez affaire, j’espère m’être bien fait comprendre ?… Bon, comme promis, distribution de corvées ! Où est mon chouchou ?… Paulo, à toi les chiottes ! Julien ?… Les douches ! Etc., etc.

Ainsi, tout le monde eut son lot et la semaine parut plutôt longue bien que comme d’habitude, Paulo réussit à se faire remarquer lors de son passage aux cuisines. Si Pierre avait eu le choix, il aurait sans nul doute préféré un autre camarade que lui pour cette corvée. Un pressentiment lui criait que ça ne pouvait que mal se terminer.

Les choses s’étaient pourtant relativement bien passées pour eux deux lors de cette fameuse corvée de pluche-patates. Paulo et Pierre avaient presque terminé l’énorme tas de pommes de terre avariées destiné à être grossièrement moulinées. Cette purée grisâtre d’une consistance identique à celle d’un morceau de plastique fondu sera servie au repas du midi même. Bien souvent, tous se posaient l’intéressante question à savoir ce que devenait cette pâte une fois tombée au fond de leurs pauvres estomacs. Si on s’amusait à la laisser dans l’assiette sans y toucher, elle durcissait en moins de temps qu’il ne fallait à Paulo pour inventer une nouvelle ânerie. D’ailleurs ce même Paulo avait trouvé une réponse toute personnelle à la question.

— Eh ben, expliquait-il. C’est tout simple, la purée elle ressort pareille qu’elle est entrée, sauf qu’elle a changé d’couleur... Pouvez me croire, j’ai regardé !

Bon, comme nous le disions à l’instant, tout s’était à peu près bien passé malgré le harcèlement quasi constant du chef cuisinier qui avait reçu des consignes très strictes de Bouillot pour leur mener la vie dure. Sans cesse, il leur avait hurlé de se dépêcher. Sans arrêt, il leur avait crié d’aller plus vite, encore plus vite. Les deux amis courbaient les épaules sous la pluie de postillons aux relents aigres et nauséabonds du cuisinier. Ils commençaient à transpirer abondamment et surtout à ne plus sentir leurs bras à force d’éplucher ce maudit tas de patates pourries qui paraissait ne jamais diminuer. Ils n’osaient ni protester, ni bien entendu, ralentir la cadence que leur avait imposée le roi de la purée béton. Soyez certain que si vous aviez vu, de vos propres yeux, ses énormes mains, aux ongles douteux, toutes rouges de brûlures menacer de voler droit en direction de vos tendres petites joues, vous auriez réagi exactement comme les deux pauvres garçons en augmentant encore le rendement malgré les douloureuses crampes qui les taraudaient. Coiffé d’une immense toque blanche toute tachée de crasse, le chef leur paraissait encore plus grand et plus effrayant. Avant ce jour, Paulo pensait que la taille du couvre-chef d’un cuistot était proportionnelle à la qualité des plats qui tombaient dans l’assiette de ses clients. Que seuls ceux qui pratiquaient une cuisine digne de ce nom avaient le droit de porter cette sorte de décoration. En tout cas, hauteur imméritée ou pas, c’était pourtant bien lui le vrai et le seul chef ici ! Pour le plus grand malheur d’ailleurs, de ses trois aides aux airs de chiens battus qui filaient entre les fourneaux dans de grands bruits de gamelles. L’horrible bonhomme ne se privait pas d’abuser des pouvoirs que lui conférait son titre. Déléguant tout le travail à son petit troupeau d’esclaves, habitude qui semblait bien ancrée dans les mœurs de cet endroit, le monstrueux toqué avait fini par tirer une chaise en face des deux garçons. Il s’y affala en faisant grincer et craquer le pauvre siège qui ne méritait certainement pas un tel traitement. Le chef croisa ses pieds, chaussés d’extravagantes bottes blanchâtres aux semelles collées d’immondices, juste sur le rebord de l’énorme gamelle pleine d’eau où Paulo jetait avec rage et désespoir ses pommes de terre épluchées. Les yeux du gros dégoûtant lui lançaient un avertissement très clair. Si jamais une goutte, une seule petite goutte venait arroser mes petons et bien tu vas comprendre ta douleur mon petit père !

Pierre avait craint que Paulo ne relève immédiatement un tel défi et que cette affaire se termine dans un bain de sang. Heureusement, l’attention du chef fut détournée par autre chose. Heureusement ! Car comme prévu, Paulo commençait à lancer ses projectiles de plus en plus fort. Il accélérait même encore sa cadence pour pouvoir lancer la prochaine avec plus de hargne. De belles gerbes d’eau sale léchaient dangereusement les semelles du gros plein d’soupe. Cette autre chose qui les sauva, ce fut un chat, tout simplement. Mais attention, pas n’importe quel chat, c’était le chat du patron !

Confortablement blotti sur les cuisses de son maître, un chat obèse et pas beau se tortillait langoureusement de plaisir. Un chat qui avait compris qu’avec un tel protecteur la vie lui serait plaisante en cet endroit qui, vu de son côté, ne sentait pas si mauvais. Tout miaulant et ronronnant de bonheur sous les caresses du patron, le vilain matou se la coulait douce avec tout de même une pointe d’inquiétude pour les humides éclaboussures qui maintenant atteignaient les genoux du chef. Jamais, à voir un tel personnage, les garçons n’auraient soupçonné qu’il soit capable de gestes aussi tendres et aussi câlins envers un animal quel qu’il soit. L’amour que se portaient respectivement ces deux-là se lisait sans confusion possible dans leurs regards. Mouillé de tendresse pour l’un et de satisfaction égoïste pour l’autre. Ce fut donc vraiment, vraiment dommage qu’à un moment donné, l’abominable touilleur de sauces ratées se sentît obligé d’aller botter les fesses d’un pauvre marmiton. Le garçon avait malencontreusement fait tomber une pleine gamelle de concombres (en décomposition) dans une autre grosse marmite. D’après les cris et hurlements qui s’en suivirent, les deux éplucheurs apprirent que la grosse marmite en question contenait une soupe de poireaux prête déjà depuis plus de cinq jours. Elle attendait le feu vert du chef pour être casée dans un menu du soir. Les deux garçons remercièrent mentalement le maladroit qui sans le savoir avait peut-être sauvé des dizaines et des dizaines de vies d’orphelins. Le véritable problème dans cette histoire fut que le chef ayant déposé avec une infinie douceur son adorable matou à terre, celui-ci, queue dressée toute droite vers le plafond, ne trouva rien d’autre de plus intelligent que d’aller se frotter aux jambes de Paulo.

Pendant que le cuisinier réglait ses comptes à grands coups de torchon mouillé dans la figure du fautif, Paulo s’empara prestement de l’animal chouchou. Le félin ronronna de contentement d’avoir trouvé un nouveau compagnon. Paulo ne se laissa pas attendrir. Il attacha à la queue du chat, avec des gestes d’une effarante précision et donc prémédités, un torchon qui traînait à ses côtés. À peine fini le solide nœud, qu’une de ses mains s’envolait vers une bouteille posée sur une étagère située juste derrière lui. D’après l’étiquette, elle contenait… de l’alcool à brûler !

Une peur panique s’empara de Pierre quand Paulo avait saisi cet objet qui ne pouvait se transformer entre ses mains qu’en objet de malheurs, de catastrophes et de destructions. Le temps d’y penser, Paulo avait déjà ôté le bouchon avec ses dents et en avait généreusement aspergé le torchon qui commençait à énerver le matou tout soufflant de contrariété devant un tel traitement. La bébête n’avait plus qu’une idée, s’éloigner au plus vite de ce louche personnage qui ne l’amusait plus du tout.

La bouteille à peine rebouchée et remise à sa place, que ceinturant fermement d’une main le mécontent minou, Paulo sortit de sa poche un briquet (Bouillot s’était plaint de l’avoir perdu une semaine plus tôt). Il alluma dans le même mouvement le torchon imbibé d’alcool qui ne demandait qu’à s’embraser à la première occasion. Suivant son instinct aussi vieux que le monde et qui lui conseillait de se méfier du feu comme de son pire ennemi, le chat ne se le fit pas dire deux fois. Il s’envola littéralement des bras de Paulo pour leur faire une très bonne imitation de la comète de Halley. Le matou volant atterrit sans problème sur ses quatre pattes comme sait si bien le faire la majorité de ses congénères. Manque de bol, c’est sur la plaque fumante d’un fourneau qu’il avait choisi de se poser. Il ne fit donc que d’y rebondir pour repartir de plus belle, tout miaulant de douleur, en zigzagant entre le matériel et les employés de cuisine.

Tous s’étaient figés dès le premier feulement de la pauvre bête et tous suivaient des yeux cette surnaturelle boule de feu bleuté suivie d’un long et fidèle panache de fumée âcre. Après un instant de stupeur générale, toute la cuisine, précédée par le chef en personne, se lança avec de grands cris de détresse à la poursuite du premier chat à réaction du monde.

Bouche bée, Pierre se secoua pour coller aux fesses de son ami Paulo qui s’était mêlé au groupe des poursuivants bouleversés. Quelques minutes plus tard, tout essoufflés et libérés de leur corvée, ils se retrouvèrent tous deux devant la porte de leur classe qui pour une fois leur apparut comme être celle du paradis ni plus ni moins. Sans discuter le coup Paulo frappa et tout sourire, il entra, Pierre suivit.

Ce fut que le soir venu et surpris de n’avoir toujours subi aucune réprimande, que Pierre put faire part à son ami de son profond mécontentement. Encore une fois, il l’avait mêlé à l’une de ses trépidantes mais trop dangereuses aventures. À n’en pas douter, celle-ci risquait de leur attirer un châtiment exemplaire.

Confortablement allongé sur son lit, mains croisées sous la nuque comme à son habitude, Paulo lui rétorqua en regardant le plafond, qu’au lieu de lui rebattre les oreilles avec des niaiseries, il devrait plutôt le remercier. Lui, Paulo, tenait de source sûre qu’à part le fait que la petite torche vivante avait failli mettre le feu un peu partout avant d’être enfin rattrapée par son maître éploré, ce dernier avait affirmé avec une conviction sans faille à un Bouillot tout étonné, qu’il ne voulait plus jamais les voir s’approcher à moins de vingt mètres de sa cuisine. Aux questions insistantes du surveillant-chef sur le pourquoi de la chose, le cuisinier répondit que ce n’était pas ses oignons et que les deux garçons n’avaient qu’à s’en tenir à ses conseils un point c’était tous. Le pauvre homme avait tellement eu peur pour son compagnon poilu (et maintenant légèrement roussi), qu’il craignait des représailles encore bien plus dangereuses pour la vie de son félin s’il les dénonçait Paulo et lui.

Dans les jours qui suivirent, bien que les regards de Bouillot devenaient de plus en plus appuyés quand ils se posaient sur eux, les deux garçons n’eurent à subir aucune retombée de cet incident (ou incendie). Pierre dut donc après réflexion, admettre que les risques encourus en valaient finalement la peine. Ils se retrouvaient tous deux dispensés, sans doute à jamais, des corvées de cuisine grâce au matou, bien sûr, mais surtout à la vivacité d’esprit de son Paulo adoré.

Pour en revenir au tout début de cette histoire, la bassine d’eau glacée sur la porte… est-ce vraiment la peine de nommer le responsable de cette blague ? Bon, juste pour vous mettre sur la piste, le petit nom du coupable commence par un P et se finit par un O, mais chut ! Bouillot, l’abominable terreur des dortoirs a l’ouïe fine…

 

 

 

 

 

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Commentaires

plume bernache
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             Bonjour     Je

 

  

        Bonjour

    Je découvre enfin le décor plutôt sordide , je m'en doutais un peu, 
dans lequel évolue ce Paulo que j'ai découvert récemment.

 

    Vous savez très bien créer une ambiance. et donner vie à vos personnages.
Presque trop bien, car au bout d'un moment, on est parmi eux et on souffre avec eux. 
Chaque péripétie pourrait faire l'objet d'un texte particulier.

 

    La forme que vous adoptez dans "les délires de Paulo", en fragmentant
le récit en plusieurs épisodes me semble plus percutante.
   À bientôt.

   

         Amicalement plume

 

 

 

coline dé
Portrait de coline dé
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Inscrit depuis : 26/02/2014
Et re ! On ne peut pas dire

Et re !

On ne peut pas dire qu'on  sait à l'avance ce que nous réserve l'épisode suivant : à chaque fois,  c'est surprenant et ébouriffant !

Celui-ci confirùe à la fois  les qualités et les défauts : une tendance à  faire  trop caricatural, et trop long, mais un sens  marqué  du rebondissement qui capte  complètement l'attention du lecteur.

 

 

Réfléchir la vie : un joli projet d'écriture !

framato
Portrait de framato
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Inscrit depuis : 24/09/2011
Un troisième changement de

Un troisième changement de style... après une entamme à suspens dans laquelle le décor se dessinne sous nos yeux, après le surréalisme effarant du cauchemar, nous voici plongé dans la cauchemardesque réalité de l'orphelinat (les choristes, à côté, c'est de la gnognotte)...

 

Sympa (quoique pêchant parfois du côté de l'exagération)... J'ai noté quelques redondances et un petit côté dispersé (plusieurs annecdotes se mêmlent parfois, obligeant l'auteur à utiliser des expressions du style Revenons à nos moutons...

 

N'empêche, j'ai bien envie de me plonger dans la suite des (més)aventures de Pierre et Paulo...

 

PS : il était parfaitement inutile de préciser qui était l'auteur de la farce à la bassine. Il vaudrait mieux éviter de prendre trop le lecteur par la main...

 

Bon, je me plonge dans le 4...

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
com en cours :   Juste

Je m’attendais à ce que cela continue dans la même veine : SF mâtinée de fantastique (ou l’inverse), mais, surprise, on est revenu dans le monde réel (en tout cas celui d’une certaine époque). Quoi qu’il en soit, les enfants sont ici attachants (Paulo compris, qui lui, est « attaché » à faire des conneries). Il est plutôt sordide l’orphelinat. Certains personnages me rappellent mon enfance (en moins violent tout de même).

À propos du style, RAS, il est en adéquation avec le sujet. Le récit est cohérent (c’est très difficile la cohérence).

J’ai juste relevé qques bricoles dont je vous ai fait part par courriel (cela peut servir si vous proposez votre texte à un éditeur).

 

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